Une bergère contre vents et marées, épisode #38: Un coupable idéal...

Par @Culturebox
Mis à jour le 15/12/2017 à 17H20, publié le 15/12/2017 à 12H00
Bergère # 38 couv

Le bouc émissaire est-il une brebis galeuse qui s’ignore? Le concept de leur coller des accusations sur le dos, à défaut d'y manger la laine, est toujours pratique. Au-delà de la tradition, ce procédé reste encore très usité dans nos vertes campagnes… Mais pourquoi?

Brebis galeuse, bouc émissaire, mouton noir, agneau sacrifié, mouton de Panurge… l’imagerie populaire ne concourt pas à positionner avec flamboyance les petits ruminants!
Symbolique, biblique voire christique, le mouton est un animal modeste. Sa réputation est humble et passive, tout comme celle du berger ou de la bergère, personnages qui subissent leur destin tout en bas de l’échelle culturelle (ils étaient souvent analphabètes, genre simplet du village dont l’utilité sociale était de regarder des animaux brouter – au moins ça évitait de les voir zoner dans le village ou brûler des poubelles)
Leur profil a heureusement évolué: les bergers modernes choisissent leur métier et leur destin, ils sont super formés techniquement - davantage que les éleveurs de plaine qui ont accès au vétérinaire ("berger", c’est quand on monte le troupeau en estive plusieurs mois sans voir personne).
Dans certains départements, la production de lait ou viande de mouton est très importante, donc cette profession est bien représentée dans les syndicats, les Chambres d’Agriculture, les collectivités… Et dans d’autres départements où les cheptels sont moins nombreux, leur élevage est à peine légitime, tout juste peut-on revendiquer d’être traité comme un véritable agriculteur. A travers ces différences de visibilité, il y a pourtant bien une constante: il est toujours tentant de coller sur le dos des moutons les méfaits qu’on ne sait pas attribuer à d'autres!
Bergère #38 1
J’ai essayé de trouver une approche légère, mais je ne parviens pas franchement à transformer en éclat de rire ce ressort politique (médiocre!) qui considère l’élevage ovin comme une activité agricole "de seconde zone". Parce qu’il est moins noble que celui des vaches ou celui des chevaux? Parce qu’il fait moins tourner l’économie des marchands de tracteurs et des grosses coopératives? Parce qu'il prétend ingénument vouloir juste faire brouter de l’herbe à nos animaux et résister au combo maïs-soja? Parce que la grande taille des troupeaux donne l’impression que les animaux sont auto remplaçables à l’infini? Parce qu’on bosse avec les éléments naturels et qu’on est les premiers lanceurs d’alerte sur la dégradation du terroir? Parce que nous sommes des travailleurs solitaires pas bien riches, pas bien fédérés et pas bien défendus? Ou parce qu’on traîne l’ancestrale réputation de simplet de village, celle de n’avoir pas été capables de choisir une production agricole plus glorieuse économiquement?
Élevage Leidenschaft...

Élevage Leidenschaft...

La plus grande tourmente judiciaire du mouton, c’est le loup! Qui le dévore pourtant allégrement depuis sa réapparition sous des auspices contestés il y a 25 ans.
En 2016, 10 000 moutons périssent à cause du loup, générant 21 millions d’euros de compensation financière pour leurs éleveurs. Je ne connais pas les chiffres des victimes de l’ours, il semble qu’il soit plus difficile d’attester de sa culpabilité, même quand un troupeau se jette dans un ravin en sa présence.
En tout cas, les éleveurs sont tellement plus ravis de vivre d’argent public quémandé auprès du Fonds National Pour la Nature et l’Environnement  que de gagner leur vie en vendant les agneaux qu’ils auraient pu faire naître, qu’ils se découragent. Dans les secteurs de prédation, les élevages périclitent et disparaissent. Les zones qui ne pouvaient être entretenues que par le pâturage se réembroussaillent: on dit alors que le milieu "se ferme" car la forêt reprend progressivement ses droits, au détriment de la diversité des plantes qui formaient un habitat diversifié pour de nombreuses espèces. L’embroussaillement de ces immenses zones est également propice à la propagation d’incendies.
Mais les militants "pro loups" sont jusqu’au-boutistes. Que vaut la petite âme placide d’un mouton, de dix moutons, de cent moutons, comparée à la beauté rare et sauvage du loup? Les débats entre "pro-loups" et "pro-éleveurs" tournent à l’échauffourée violente. Je me demande même si de malicieux vegan ne soufflent pas sur les braises du barbecue, en profitant pour dénoncer l’exploitation cruelle des moutons qu’on forcerait à  brouter de l’herbe sur de dangereux terrains en pente?
La fable de La Fontaine, dans laquelle le loup retourne avec sophisme tous les arguments de l’agneau, constitue presque la mise en abyme de ce débat, dans lequel les éleveurs traditionnels se retrouvent accusés d’être anti faune sauvage, de négligence sur leur bétail, d’abus de subvention publique, etc…
Bergère #38 3

Dans un registre moins létal mais plus absurde, le mouton se retrouve accusé de terribles méfaits dans la zone où je les élève! Les productions dominantes ici sont le lait, les légumes et les huîtres. La place du mouton, c’est sur les cartes postales, autour du Mont St-Michel. Et bien répartis sur l’ensemble de l’herbu s’il vous plaît, pas tous groupés bêtement, c’est moins photogénique. Et merci aux éleveurs d’être coopérants avec les touristes.
Dans un billet précédent, je m’étais étonnée que mon troupeau, sollicité pour écopaturer une réserve ornithologique, soit dans le même temps accusé par les gestionnaires d’être responsable de l’absence d’oiseaux. Avant de comprendre que ces gestionnaires, n’ayant ni le temps ni les compétences pour suivre la gestion de cette réserve, se réjouissaient d’avoir trouvé des fautifs de premier choix (mes moutons et moi) à qui imputer éternellement leur propres lacunes. Ils ont donc reconduit mes conventions pendant 6 ans sans jamais évoquer avec moi de vision ornithologique, tout en clamant par ailleurs que les moutons faisaient fuir les oiseaux qu’ils attiraient avec moult installations subventionnées – et pas suivies non plus! C’était juste pour se mentir à eux-mêmes en interne ou c’était un petit arrangement pratique avec les administrations débordées?
Bergère # 38 4
Je ne cumule heureusement pas tous les crimes, et les autres éleveurs sont considérés comme presque aussi diaboliques! Notre littoral est historiquement un lieu où les moutons pâturent: sur les prés-salés, dans les dunes… entre terre et mer. Mais au fur et à mesure que le monde moderne s’est développé, parallèlement à la diminution du nombre de moutons, la gravité de ce qu’on leur reproche a augmenté! Au point que l’avenir de l’élevage sur les prés-salés est concrètement menacé.
L’alerte a été la dégradation de la qualité des eaux de mer. Puis les producteurs d’huîtres ont fait face à la mortalité inexpliquée de leurs naissains (les bébés huîtres). Or, si la production ostréicole est très récente dans l’histoire de la Manche (une quarantaine d’année – contre plusieurs siècles pour l’élevage de moutons), elle génère une économie importante. Elle participe à la réputation gastronomique de la Normandie et est créatrice d’emplois saisonniers. Il y a donc une forme d’intensification, c’est-à-dire des parcs à huîtres de plus en plus serrés, pour une ressource en eau douce limitée. Ça c’est côté mer. Côté terre, notre bande littorale est prédisposée à la culture légumière dans le sable. Bio? Non, au contraire: très intensive. On pourrait presque parler de "hors sol" tant cette culture est déconnectée de la terre nourricière. La granulométrie du sable ne retenant pas les éléments nutritifs, il faut donc sans cesse en apporter aux cultures sous forme chimique, ainsi que de nombreux produits phytosanitaires, et beaucoup d’eau. Mais tout est lessivé dans les sous-sols, les nappes et les ruisseaux, qui serpentent dans les prés-salés pour aller se jeter dans la mer (et vont donc nourrir les huîtres). Encore en amont, plus haut sur le bassin versant, la production dominante est celle du lait. C’est-à-dire des vaches très nourries. Que mangent-elles? Du maïs. Comment le cultive-t-on? Avec de l’azote, sous forme d’intrant chimique ou de lisier (c’est-à-dire les excréments liquides frais) Où cela ruisselle-t-il? Dans les marais puisque ce sont des vases communicants dans nos zones humides. Les résidus de l’élevage laitier s’écoulent donc jusqu’aux prés-salés, dans lesquels apparaissent des algues vertes depuis 3 ans.
N’en jetez plus, on vient de comprendre à quel point ces herbus protégés par tant de règlementations sont les poubelles de l’agriculture locale! C’est d’ailleurs un des rôles de l’éponge qu’ils constituent entre terre et mer, retenant les particules polluantes de l’un ou l’autre.
J’oubliais le plus important: le rôle de fosse septique! De déjections de moutons? Non, d’humains en vacances. Ce joli littoral sauvage peut s’enorgueillir de remplir chaque été ses dizaines de camping de bord de mer, ses centaines de mobile-home et résidences secondaires. Combien de chasses d’eau sont tirées chaque jour? On doit pouvoir savamment calculer le volume de matière organique ingérée et traitée par tous ces systèmes digestifs, grâce aux courbes d’achat de denrée alimentaire dans les supermarchés locaux! Même sans chiffre précis, partons du principe qu’un estivant épanoui se nourrit avec profusion, prend une douche et lave son linge tous les jours et en famille. Et l’on comprend que les petites stations d’épuration des villages qui voient leur population décupler l’été, sont débordées… voire débordent… avant d’être rejetées dans les cours d’eau littoraux.
Bergère # 38 5
Mais les politiques locaux peuvent-il sérieusement accuser les vacanciers d’aller trop souvent aux toilettes, les vaches d’être surnourries pour pisser du lait, les huîtres d’être serrées comme des sardines, et les carottes de réclamer d’avantage que de l’amour et de l’eau fraîche pour pousser? Non, ils ne peuvent pas. Ces activités sont les leviers économiques de notre territoire. La révolution du glyphosate n’est pas en marche, et le lait doit continuer de couler plus que le miel.
En revanche, les quelques éleveurs de moutons qui vivotent là-dedans, ceux dont justement on voit à l’œil nu les crottes fraîchement moulées, ont le profil idéal pour prendre sur leurs épaules tous les péchés du monde. Sacrifions-les pour expier, dans le passé cela s’est souvent révélé efficace (au moins pour calmer les colères populaires)
Au motif que les crottes de mouton polluent, l’État réduit les troupeaux, interdit les constructions de bergerie, embrouille les éleveurs, décourage les reprises, diminue ses agents sur le sujet… ce qui lui permet d’ignorer, en toute bonne conscience, les autres paramètres polluant qu’il serait trop embarrassant de remettre en cause.
Et voilà comment une vingtaine de bergers traditionnels presque bio, se retrouvent traités comme de dangereux terroristes environnementaux par tout un cortège de services administratifs, qui se rassurent ainsi les uns les autres.
Ou l’illustration du principe millénaire du "bouc émissaire".
 

► desmotsdeminuit@francetv.fr

 
page facebook desmotsdeminuit.fr Abonnez-vous pour être alerté de toutes les nouvelles publications.

► @desmotsdeminuit