Jordanie, Les sujets du royaume se fâchent: Journal de bord d'une humanitaire. "Nomad's land" #165

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 06/07/2018 à 00H33, publié le 13/06/2018 à 11H25
Chez un réfugié ... 

Chez un réfugié ... 

© Paula

Paula était partie dans un pays qu’elle pensait tranquille. Erreur!

Jour J + 25

La Jordanie a vécu son mois de mai. Pendant quelques trois semaines, des marches de protestations et des regroupements se sont tenus chaque soir devant les bâtiments de la primature, de la cour de Justice et de quelques autres symboles du pouvoir et de ses dérapages. Au menu des protestations: une augmentation constante des prix, une nouvelle loi fiscale dictée par le Fond Monétaire International, l’impunité des corrompus et deux ou trois autres choses…  Les gens se retrouvaient dans la rue après la rupture du jeûne, jeunes et vieux, hommes et femmes, par choix personnel ou à l’initiative de leur syndicat. Le Roi a fini par changer de Premier ministre, sa réponse classique quand la rue bouillonne.
la liste des revendications mise à jour* au lendemain de la démission du Premier Ministre 

la liste des revendications mise à jour* au lendemain de la démission du Premier Ministre 

© anonyme
* Traduction:
  • Virer le gouvernement
  • Supprimer la nouvelle loi sur l’imposition des revenus
  • Supprimer la hausse mensuelle des carburants
  • Revenir aux prix subventionnés de l’électricité et du gaz
  • Idem pour les aliments de base
  • Mettre les corrompus devant la justice
         Signé Nous sommes le peuple

Malgré cela, toujours fâchés contre la nouvelle loi fiscale, les manifestants défilent aujourd’hui en journée et j’ai donné aux membres de l’équipe la consigne de travailler chez soi ou de poser un jour de congé. Les manifestations se déroulent pour la plupart dans le calme à l’exception de quelques villes du sud où la présence de l’armée est moins massive – le Roi s’est dit fier de ses sujets qui revendiquent pacifiquement – mais on ne sait jamais et je préfère être trop prudente (je suis responsable de la sécurité de toute l’équipe pendant les heures de travail pour les Jordaniens et tout le temps pour les expatriés).
Quelques jours plus tard, début juin, le nouveau gouvernement a cédé en annulant (ou plutôt en reportant) la nouvelle loi fiscale. Le calme est revenu.
J’ai appris hier que trois pays voisins (Arabie Saoudite, Koweït et Émirats arabes unis) ont débloqué 2,5 milliards pour aider le Roi à surmonter la crise économique. La stabilité de la Jordanie, zone tampon, est à ce prix. Elle compte 8,3 millions d’habitants et accueille 1,3 million de réfugiés syriens dont 650 000 enregistrés par le HCR. 
Dans une école d’un camp de réfugiés palestiniens 

Dans une école d’un camp de réfugiés palestiniens 

© Paula

J + 26

J’accompagne notre équipe basée à Karak dans son exercice d’évaluation du projet de distribution de bons alimentaires (qui cible à la fois des réfugiés syriens et des Jordaniens pauvres). Avec un collègue, nous formons une équipe qui doit  être mixte pour être acceptée par toutes les familles. Il est prévu d’interviewer près de trois cents bénéficiaires et l’équipe de Karak aura besoin de tout le mois de juin pour cette activité. Si les réfugiés étaient dans des camps, l’enquête serait plus rapide, il suffirait de passer d’une tente ou d’un abri à l’autre. Ici, les réfugiés sont dispersés même s’ils ont tendance à se regrouper dans certains quartiers. Avec mon collègue nous ne réalisons que trois entretiens en une heure et demie car tout se passe en arabe. Je peux suivre le questionnaire bilingue mais j’ai besoin de traductions pour répondre aux questions et interpellations de nos interlocuteurs.
Ces entretiens sont, somme toute, déprimants car ils mettent en lumière le fait que notre distribution ponctuelle a une portée limitée. Bien sûr l’argent non dépensé dans la nourriture pendant ce mois de Ramadan – un mois où les repas sont de fait plus festifs - peut être utilisé à la satisfaction d’autres besoins quels qu’ils soient. Toutefois, chacun des interviewés (un couple et deux pères de famille) évoque son besoin de monnaie sonnante et trébuchante pour payer son loyer. Est-ce à cause de mon expérience des camps de réfugiés que cet environnement de pavillons ou de petits immeubles avec jardinet et arbres mais sans rampe aux escaliers me désarçonne? J’en ai oublié que les réfugiés, ici, doivent payer un loyer.
Un homme nous raconte qu’il doit quitter son appartement. Ne pas être capable d’offrir un toit à sa famille est une terrible humiliation pour lui. Il vient de repeindre les murs (obligatoire, ici, quand on quitte un logement). Peintre, c’est d’ailleurs son métier. A l’entrée où j’ai déposé mes chaussures, j’ai bien vu une paire gâchée par la peinture. Peut-être l'a-t-il apportée dans ses bagages comme un viatique, sésame pour un possible emploi dans ce pays d’accueil.
Vers 15h, il est temps de rentrer car nous avons deux heures de route pour retourner à Amman. J’ai faim et soif même si un bénéficiaire m’a gentiment servi un verre d’eau et un verre de jus de fruit ne voulant pas que, non musulmane, je subisse le jeûne par sa faute.
Inspiré de "La servante écarlate" (Éditions Vintage (Classics))

Inspiré de "La servante écarlate" (Éditions Vintage (Classics))

J + 29

J’ai profité de ce week-end en solitaire. Les collègues avec qui je partage l’appartement, sont en vadrouille, l'une est en Irak, l’autre en Syrie. J’ai lu. Avant de partir en mission, j’ai téléchargé une bonne quantité de romans dans ma liseuse, un outil terriblement pratique pour les lecteurs nomades qui n’ont pas toujours l’opportunité de s’inscrire dans la bibliothèque de l’Institut français local. Au hasard, j’enchaîne deux romans pas vraiment récents qui traitent des disparités entre femmes et hommes : La Servante écarlate de Margaret Atwood publié en 1985 et Vénus plus X de Théodore Sturgeon publié en 1960. Les deux sont des dystopies fort déprimantes mais qui font écho singulièrement avec les nombreuses luttes féministes d’aujourd’hui. Enfin, aujourd’hui dans les sociétés occidentales.
 
Lors des manifestations dans Amman, on a pu voir une jeune femme portant sur un panneaux « Go away government, so we can go. My father doesn’t like me staying out too late **». On peut trouver ça très drôle, ou très déprimant.
 
** "Va t-en gouvernement, comme ça, on peut s’en aller. Mon père n’aime pas que je reste dehors trop tard."
 
 
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