Vive le repas partagé et le même menu pour Tous! Une bergère contre vents et marées #63

Mis à jour le 07/09/2018 à 16H32, publié le 07/09/2018 à 12H18
"Un repas de noces à Yport" par Albert Fourié (1886)

"Un repas de noces à Yport" par Albert Fourié (1886)

La quête de nourriture a constitué le premier ciment de la vie en groupe. Le regroupement d’individus, puis leur coopération, avaient un double but: se protéger des dangers et se nourrir... "Lettre ouverte" d'une bergère aux parents qui aujourd'hui préparent des menus personnalisés aux membres de leur famille. Une question d'humanité!

Chers parents,
L’amour que vous portez à vos enfants n’est pas à remettre en cause. Le temps et l’attention que vous portez à adapter le menu familial aux goûts de chacun en est une preuve incontestable.
Permettez-moi de développer un point de vue alternatif en le remettant dans la perspective de notre humanité. Oui, rien que cela: je convoque l’humanité pour réévaluer les habitudes culinaires de notre siècle.
Peintures rupestres de la Grotte de Lascaux

Peintures rupestres de la Grotte de Lascaux

L'os à moelle ... 

Dans notre évolution cognitive, la quête du mieux-manger a engendré ingéniosité et dépassement de soi. Un exemple? Les premiers outils en pierre tranchante découlent probablement de la nécessité de fendre des os pour en extraire la moelle épinière. Pourquoi cet étrange choix protéiné? Car pour égayer notre menu quotidien composé de racines, mousse et insectes, les charognes abandonnées par les prédateurs ressemblaient à un plat de fête! Le hic, c’est qu’après le passage des grands fauves qui s'étaient appropriés les meilleures pièces bouchères, les charognards vennaient nettoyer la carcasse. L’envie d’une altercation contre des hyènes ou chacals étant limitée, il semblait sage d’attendre leur départ pour aller rôder sur le squelette en quête de quelques tendons ou lambeaux de cartilage à rogner. Les premiers hommes se spécialisèrent ainsi dans l’extraction de la moelle.
La diversification de notre alimentation a progressivement contribué au développement de notre dextérité, de notre cerveau et de notre sens de la nourriture partagée. Comme aucun repas n’était acquis d’avance, chaque aliment rapporté au risque de sa vie et dévoré avec ses semblables cimentait le groupe.
La première forme de solidarité est née de cela: les chasseurs-cueilleurs ramenaient plus de nourriture que la quantité nécessaire pour leur survie car il fallait compenser l’invalidité de certains individus, ou l’autonomie diminuée des jeunes mères et leurs enfants. D’autres membres de la tribu cuisinaient pour l’ensemble du groupe.
Publicité pour l’émission culinaire Top Chef

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De plus, nous avons une grande chance: nous sommes omnivores! C’est-à-dire capables de digérer les nutriments des plantes, tissus animaux, algues, protéagineux, lait, mollusques, etc. Notre dentition a contribué à cette géniale polyvalence en nous dotant d’incisives pour fendre, de canines pour déchirer et de molaires pour broyer. Notre sens de l’odorat s’est développé comme des antennes à DLC (date limite de consommation). Ça sent bon? C’est appétent! Ça pue? Mieux vaut éviter l’intoxication.
Et enfin, nous optimisons les aliments disponibles autour de nous à chaque saison, ce qui nous évite de devoir hiberner ou mourir de faim.

Sacraliser le "repas partagé" ...

Notre machinerie est tout simplement géniale.
Parallèlement à cette sophistication de pointe, nous avons entretenu pendant  des millions d’années ce merveilleux rituel qui consiste à manger ensemble et en même temps la nourriture apportée par les uns et les autres.
Ce rituel a pu évoluer d’une civilisation à une autre, mais dans aucune, on ne mange seul (excepté dans les retraites spirituelles où il faut mastiquer silencieusement et philosophiquement, mais les religieux ne sauraient être considérés comme des actifs dotés d’une attente de rendement ou de participation matérielle à la vie collective).
Manger ensemble, c’est égalitaire. C’est un même accès à l’énergie, à la santé, à la sensation de satiété voire de plaisir. C’est une communion car nous partageons le même ressenti positif, qui nous élève au même moment. La nourriture ne file pas directement dans l’estomac, elle passe par les papilles, par la sensorialité, par l’âme, par l’échange de valeurs, par l’ouverture à de nouvelles saveurs et l’éveil culturel, par l’apprentissage des voyages et de la saisonnalité, par la transmission d’un rituel codé qui soude le groupe. Sans parler des passerelles avec les autres activités humaines : l’artisanat avec le choix d’une vaisselle, l’art-de-vivre avec le choix d’une musique ou d’une disposition des plats, la spiritualité ou l’éducation par le choix d’une prière ou le respect de la place de chacun au sein du groupe, l’acquisition de nouveau vocabulaire pour décrire ce que l’on ressent.
Minimiser ces dimensions, nier la diversité des saveurs, se cantonner aux mêmes marques dans les supermarchés, privilégier les saveurs copiées-collées qui flattent n’importe quel palais: cela équivaut à du conditionnement culturel. Ne pas éveiller nos enfants à la découverte des goûts et des mets, c’est comme les empêcher d’apprendre à lire et écrire: quelle pauvreté intellectuelle! On obtient des enfants qui ont la trouille d’une carotte non lavée ou d’un biscuit qui n’a pas la forme habituelle. On freine leur capacité à s’adapter, à survivre, à mener leur propre cheminement d’ouverture au monde. Leur acheter éternellement la marque de biscuits qui les rassure n’est pas une preuve d’amour mais un acte d’enfermement.
Pour toutes ces raisons, la déliquescence du "repas partagé" est une perte pour l’humanité. C’est-à-dire pour notre humanité dans sa cohérence, ses fondamentaux, sa capacité à œuvrer pour un projet de vie harmonieux pour tous.

Une question de patrimoine ...

Certes, contrairement à d’autres pays occidentaux en perdition culinaire, la France n’est pas totalement vidée de sa substance. En 2010, l’UNESCO a reconnu le "repas gastronomique des français" en soulignant la pratique sociale qui l’entoure: la convivialité, le plaisir du goût, le partage, l’association avec le vin, le lien aux terroirs. Cette reconnaissance est un formidable alibi pour en parler, en prendre conscience ou le contester… et en débattre pendant des heures à tables!
Mais au-delà de l’UNESCO, je défends que le repas partagé doit dépasser "la célébration des moments les plus importants de la vie des individus et des groupes" (c’est la définition officielle). Le plat familial est le point de convergence et de survie de la tribu. Pour rester le magnifique ciment fédérateur qu’il est, il doit s’affranchir des préférences personnalisées, des allergies inventées, des régimes éphémères et des philosophies engagées.
Parents aimants, soyez des chefs de tribu fondateurs. Ne cuisinez qu’un seul plat et incitez chacun à finir son assiette

♦ Stéphanie Maubé dans l'émission de France Inter "On va déguster": (ré)écouter (6 mai).


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