Une bergère contre vents et marées #52: Cuisinons les clichés agricoles!

Mis à jour le 23/03/2018 à 19H48, publié le 23/03/2018 à 12H00

Rustres, arriérés, envieux, médisants,… Qu’est-ce qui est le plus coriace, les agriculteurs ou les clichés qui les définissent? Tous ne sont pas totalement faux. Mais ils s’expliquent logiquement, foi d’agricultrice qui est en train de devenir tout cela!

On n’est pas tous à aligner sur le banc des accusés, bien sûr. Mais il y a des jours où l’hostilité du monde nous dépasse tellement que l’on se comporte comme des ours, accréditant quelques clichés répandus.
La catégorisation suivante n’est pas rigoureusement sociologique, elle découle de mon ressenti concernant les producteurs qui m’entourent. On ne coche heureusement pas toutes les cases, et certains êtres de lumières échappent à ces statistiques. Souhaitons-leur une fertile descendance pour repeupler les campagnes avec épanouissement et bienveillance, afin de contrer les insupportables défauts des agriculteurs, qui sont:
 
Taiseux :

Surtout solitaires! Quand on bosse en solo, on perd l’habitude de babiller. Pour tout dire, on oublie même du vocabulaire. Et quand on rencontre un autre taiseux, difficile d’amorcer une conversation fluide comme à la machine à café d’une startup. Le rituel de courtoisie consiste à causer de strictement rien pendant dix minutes, temps qui paraît très long quand il est rempli de blancs gênants et de raclements de gorge.  Ce que j’interprète parfois comme une manière de clore l’échange donc je m’en retourne à mes tâches, mais on me reproche ensuite d’avoir été incivile. Dois-je comprendre qu’un lien social réussi consiste à se tenir debout l’un près de l’autre sous la pluie sans se parler? À la campagne oui.

Moches :

Nous ne sommes pas tant moches que "peu apprêtés". Quand on exerce un métier physique,  matinal et extérieur, le pomponnage aux aurores n’a pas de sens. La douche et le ripolinage, c’est parfois à midi et succinct quand on n’est pas en situation de représentation. C’est-à-dire quand on ne doit aller ni à la rencontre des consommateurs sur un marché, ni à celle de nos confrères en réunion interprofessionnelle. Concernant les basiques (dents, cheveux et peau) les déserts médicaux et notre couverture santé minable font qu’en effet, on a oublié l’existence des dentistes et des dermatos. Mais au fond de nous, le rêve subsiste.
Photo du film "Béliers" de  Grímur Hákonarson (2015)

	 

Photo du film "Béliers" de  Grímur Hákonarson (2015)  

Endimanchés :

Là encore, c’est la corrélation entre calendrier festif et pouvoir d’achat qui génère cette impression qu’on est toujours mal fagotés. Au boulot, on se sape utile et solide. Quand on sort, on se pare de nos plus beaux atours, qui ne s’usent pas vite et finissent par être, il est vrai, légèrement démodés. Et auréolés d’une odeur de renfermé, que l’on peut couvrir en s’aspergeant d’attrape-coche (c’est comme cela que l’on dit ici. Si l’expression vous choque, allez au paragraphe suivant).

Misogynes :

L’agriculture ne l’est pas, mais les territoires reculés le sont diablement! Ils souffrent de cette misogynie ordinaire qui découle justement de la diminution des paysans, qui apportaient une visibilité positive aux femmes, et à leur rôle essentiel dans le fonctionnement d’une ferme. L’actuelle méfiance à l’égard de la femme repose sur le manque d’éducation et de brassage culturel, et sur l’enfermement social… les mêmes symptômes que dans une agglomération! Sans compter les ravages de la téléréalité et de ses bimbos nympho, perçues sans discernement quand personne n’aide à décrypter cet univers parallèle. En cas de harcèlement de rue de chemin champêtre, vous pouvez vous réfugier dans une ferme, vous y serez en sécurité! (n’oubliez cependant pas lorsqu'on met un pied dans une ferme, on se fait immanquablement réquisitionner pour un service effrayant, genre aider à porter une barrière de 200 kg, y’en a pour cinq minutes, ou changer des vaches d’enclos, mais sans laisser passer le taureau s’il te plaît. Sur une exploitation: Egalité 1, Misogynie 0.
Photo du film "La famille Bélier" de Éric Lartigau (2014)

Photo du film "La famille Bélier" de Éric Lartigau (2014)

Monomaniaque de la météo :

La météo est le paramètre incontournable de nos journées, notre cours de bourse émotionnel. Il peut s’agir d’un constat sans gravité ("tiens, y r’pleut") ou de la perspective d’un drame coûteux ("oh non, la prochaine tempête qui ramène de la pluie va achever d’inonder cette parcelle, toute la culture sera à réimplanter!"). Le ciel conditionne directement la rentabilité de notre travail. On rêve de maîtriser la danse de la pluie, négocier avec Éole et tutoyer Râ, Dieu du Soleil. En même temps, observer le ciel et attendre qu’une catastrophe météo nous tombe dessus, cela rend humble et philosophe. Et justifie pleinement notre échappatoire favorite: peut-être bien que oui, peut-être bien que non.
 
Soupe au lait :

Ce trait-là découle de la difficulté à s’exprimer. Parce que s’étendre sur ses émotions et sentiments, c’est tabou. Hyper mal vu. Ici, on souffre en silence, on n’est pas des citadins hypocondriaques accros à leurs arrêts de travail. La cocotte-minute explose souvent mais retombe vite. Soupe au lait mais bonne pâte.
Photo du film "Normandie nue"  de Philippe Le Gay (2015)

Photo du film "Normandie nue"  de Philippe Le Gay (2015)

Médisant :

Ne confondons pas la médisance avec l’innocente "colportation" de ragots! Parler des autres permet d’éviter de parler de soi, car cet égoïste trait de caractère est absolument proscrit dans le monde agricole. On fait nôtre l’adage de la reine Victoria : Never complain, never explain. Mais comme il faut bien parler de quelque chose une fois qu’on a épuisé le sujet météo, on remplit le vide avec ce que l’on connaît le mieux, le voisinage! Les calomnies et fausses rumeurs agissent comme des paraboles de la Bible ou l’effet cathartique du théâtre antique: elles permettent de se positionner par rapport à une morale, et d'expulser ses propres démons. À travers l’analyse passionnée de l’infidélité du voisin ou du bulletin de santé de sa mère, l’estimation du prix de son tracteur ou la rouste qu’a pris sa femme, on parvient à détourner l’attention de nos propres échecs. Heureusement que les voisins ont des vies dramatiques, sinon on aurait l’impression d’avoir loupé la nôtre.
 
Ours mal léché :

Nous sommes des guerriers et nos défis nécessitent un cœur de pierre : efforts physique, mortalité, tracteurs qui fuient, négociations tendues et manif énervées. Cela nous rend âpres. Quand vient à nous une petite fille en robe Reine des Neiges pour faire un câlin, nos gestes sont tellement brutaux qu’ils l’effrayent ! Notre tendresse est pourtant bien là, à l’intérieur, mais ça sort de manière un peu braque. N’ayez pas peur.
 
Incasable :

Si vous avez lu les paragraphes qui précèdent, vous devriez être en mesure de deviner les causes du taux de célibat élevé des agriculteurs... (inspiré pour développer le sujet? Envoyez votre hypothèse sur le profil facebook de l’auteure!)
Photo du film "Je vous trouve très beau" de Isabelle Mergault (2005)

Photo du film "Je vous trouve très beau" de Isabelle Mergault (2005)


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