Une bergère contre vents et marées #50: la vie sexuelle des animaux influe-t-elle sur celle de leur éleveur?

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/03/2018 à 21H26, publié le 09/03/2018 à 12H00
La bergère DMDM #50 couv

Bonjour veaux vaches cochons et poulets libidineux! Vos pratiques amoureuses sont-elles contagieuses? Ne nions pas qu’elles nous inspirent parfois, ou qu’elles ne devraient peut-être pas...

Scruter la libido de nos animaux n’est pas du voyeurisme. C’est notre outil de travail, le levier grâce auquel un fermier se prend pour un algorithme Tinder, en décidant lesquels s’accoupleront, à quelle fréquence, dans quelles conditions de confort, et avec quel objectif.
A ce titre, être obsédé sexuel est une indéniable qualité agricole. Mais à partir de quel stade peut-on craindre une déformation professionnelle? Quand on ramène une botte de paille dans la chambre conjugale? Quand on mord le dos de son partenaire pour l’immobiliser? Tout dépend du type d’animaux que l’on élève.
Les bergers par exemple, on ne s’intéresse que superficiellement au bélier. Ma connaissance morphologique consiste à vérifier qu’il n’est pas "monorchide" (c’est-à-dire qu’un des testicules ne serait pas descendu): cela se teste rapidement, en passant une main entre ses pattes arrière, en palpant et en faisant rouler tout ce que l'on sent. Ce réflexe manuel ne s’est (heureusement) pas transformé en déformation professionnelle gênante dans mon quotidien. Tout comme le jugement expéditif que l’on porte sur un mâle: son format est-il appétissant? Quand il se dresse, est-il stable sur ses pattes arrière? Si oui, adopté pour la saison! Nous les humaines pouvons-nous répudier un amant parcequ'il manquerait d’équilibre dans certaines acrobaties amoureuses? Non, ce motif est difficilement recevable, il est plus diplomate d’en invoquer un autre.
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Le check up des femelles est plus complet, et je me demande comment un homme parvient à bien faire la part des choses entre ses brebis et sa dulcinée. Par exemple à la saison des naissances, on a les yeux rivés sur les vulves et toutes les sortes de liquides qui en dégoulinent. Blanc, jaune, orange, rouge, pourpre… la couleur n’est pas toujours un indicateur fiable, alors que l’odeur l’est. On profite de chaque alignement de fesses, quand elles sont en train de manger à l’auge, pour glisser un doigt discret dans les tréfonds de la brebis qu’on suspecte de mise-bas imminente ou d’infection. L’autre jour, j’ai surpris mon fils de 9 ans alors qu'il faisait la même chose: introduire un doigt peu discret dans les brebis puis le porter à son nez pour, disait-il, vérifier qu’elles étaient en bonne santé. Avant d’ajouter que la sensation était très agréable. J’ai réalisé que grandir dans une ferme était super sain, mais pouvait nous éloigner de la bienséance attendue dans notre société…  Réfléchissant à sa future vie amoureuse, je me suis alors réjouie qu’il n’ait pas assisté à une sortie d’utérus. Ce genre de nez-à-nez est à la fois épouvantable et instructif. Je ne suis pas une ruminante mais un mammifère quand même, et objectivement, il y a peu de chance que je vois un jour un utérus humain à ciel ouvert. Donc j’ai trouvé cela chouette d’imaginer mon bébé baigner pendant 9 mois dans ce gros malabar rouge et mou. Mais si j’étais un homme, parviendrais-je encore à caresser ma femme après avoir remis dans une brebis son utérus ou tout autre morceau sorti prendre l’air?
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Idem avec les seins, ces organes rassurants. Après avoir gratté des croûtes infectées, percé le trayon, fait sortir du lait caillé, du pus ou du sang, les avoir incisés ou débouchés, en avoir vu certains devenir jaunes, bleus, noirs, ou carrément se décrocher… je comprendrais qu’un éleveur ne touche plus "les mamelles de sa femme" avec la même insouciante volupté. Quand je parle des miens, je suis désormais vigilante à ne plus employer un vocabulaire vétérinaire, pour bien montrer que je n’entretiens pas de quiproquo...
J’en envierais presque les éleveurs de poules pondeuses, animaux suffisamment éloignés de l’humain pour mieux faire la part des choses entre leur érotisme et le nôtre… Et puis pour être comestible, un œuf ne doit surtout pas avoir été fécondé, donc l’élevage est soumis à une règle de chasteté. Sauf en Asie, mais la spécificité gastronomique de manger un œuf sanguinolent est vraiment un créneau de niche; en Occident, on n’apprécie pas de tremper ses mouillettes dans un poussin. Les éleveurs achètent de jeunes poules prêtes-à-pondre, mais surtout pas de coq, le reproducteur le plus malotru d’une ferme. Ils  sont bien sûr aussi crétins que les autres mâles et se tabassent jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais ils ont en plus la particularité de maltraiter physiquement l’objet de leur désir. Ils leur griffent le dos en les montant et sont tellement énervés qu’ils leur déchiquètent la crête.
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Apeurées et blessées, les poules revivent chaque jour le même calvaire, contrairement aux ruminantes dont la fécondation stoppe les chaleurs suivantes. Il existe même des boucliers pour poules, sorte de selle à leur accrocher sur le dos pour leur permettre de supporter un assaut sans rester sur le carreau!
#Balancetoncoq conclut mon amie éleveuse, qui me précise bien qu’elle-même n’apprécie pas de se faire arracher les cheveux ni la peau du dos dans l’acte amoureux. Elle fait donc bien la part des choses, et visiblement,  avoir été témoin de ces accouplements inciterait à plus d’écoute et de respect du corps de l’autre. Puisque le coq obtient vraiment la palme du gros mufle, des films cochons de basse-cour pourraient-ils illustrer les cours d’éducation sexuelle?
Mais les cochons justement, ont-ils des mœurs à la hauteur de leur coquine réputation?
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Les grands élevages pratiquent l’insémination artificielle, mais quand on s’intéresse à la monte naturelle, on se rend compte que la gaucherie du verrat le rend plutôt attachant, car elle évoque la maladresse de notre propre éveil à la sensualité. Il faut d’abord veiller à ce que le poids des candidats soit compatible: la femelle ne doit pas mourir écrasée sous le poids de l’assaut, mais si elle-même est trop forte, elle intimide le mâle qui se décourage. Car il est en réalité facilement impressionnable et il nécessite beaucoup de tact de sa partenaire (ou de son éleveur, le cas échéant): c’est à madame de se rendre chez lui, pour qu’il se sente en confiance. Elle ne doit pas se moquer s’il se trompe de sens et tente de grimper la tête d’abord, mais le remettre pédagogiquement dans le bon sens, ni s’il s’acharne dans le mauvais orifice. L’ambiance doit être calme, la température agréable et le sol non glissant. Un loupé suivi d’une vexation peut engendrer un blocage total. D’une certaine manière, cela soude un couple, non?
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De là à conclure que les éleveurs porcins font précéder chaque câlin d’un dîner aux chandelles dans l’antre de monsieur, qu’ils évitent les musiques violentes ou de trop cirer le parquet, on a notre romantique rêvé. Le tue-l’amour, c’est peut-être la balance posée à côté du lit pour vérifier qu’on a strictement le même poids. Rituel pouvant être perçu comme de la goujaterie discriminante.
Le libertinage chevalin relève d’un niveau social nettement plus aristocrate, limite un peu bling-bling? On a le droit – le devoir – de demander à monsieur son livret de famille sur plusieurs générations. Toute la famille a donné son avis sur le choix nuptial. Un chauffeur est envoyé nous chercher et on est accueillie comme une reine dans la cour d’un grand hôtel. Un domestique retire pompeusement la cape posée sur notre auguste croupe puis monsieur fait son entrée en caracolant glorieusement, l’œil de braise. Comment ne pas se sentir divinement désirée? En toutes circonstances: garder la tête altière, notre cascade de boucles impassiblement posée sur la même épaule, la cambrure offerte avec assurance. Ne pas lui lancer un regard pendant sa besogne, jouer la distance, remonter dans le taxi avec dédain, laisser juste échapper un soupir tandis que notre véhicule s’éloigne, pour exprimer que c’était bien. Et onze mois plus tard, retrouver dans le regard du poulain le souvenir de la fougue de son père.
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Le plus souvent, c’est ainsi que cela se passe… mais dans la tête de la jument. Car le ténébreux étalon est remplacé par un inséminateur, afin d’optimiser les doses de semences et d’économiser ses forces physiques. Mais le haras reste un joli lieu, souvent architecturalement intéressant, où il est agréable de se rendre.
Les vaches laitières, c’est un peu pareil en plus populo, enfin surtout la camionnette crottée de l’inséminateur qui arrive dans la cour de la ferme. Quand on se fait monter dessus par notre meilleure copine, c’est signe qu’elle est en chaleur! L’équivalent chez la vache d’une soirée passée avec notre BFF qui ressasse qu’elle est célibatoche depuis trop longtemps et qu’il lui faut absolument un dépanneur dans la soirée, du coup elle va rechercher des verres, parce qu’elle suspecte le barman de mater ses seins. Après qu’elle se soit exprimée ainsi, l’éleveur sort son calendrier rond grâce auquel il prévisionne les vêlages pour sa production laitière. Car enfanter n’est pas la véritable finalité de l'insémination. L’objectif, c’est de déclencher une lactation qui durera plusieurs mois. Le veau n’est qu’un effet secondaire, presque un dommage collatéral. C’est cher à élever et ça paye mal, alors on vend les veaux nouveaux-nés pour rien.
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Quant au taureau avec ses cornes dangereuses, son anneau dans le nez et sa phobie du rouge, on le trouvera d’avantage dans un dessin-animé qu’en ferme laitière. Les éleveurs de vaches "à viande" en élèvent encore parfois. Qu’ils reçoivent ici toute notre admiration pour leur gestion calme et avisée de ces créatures de mythologie, hyper testostéronées, à qui il ne faut surtout pas montrer de vidéo de basse-cour pour ne pas attiser leur brutalité. Envoyons les plutôt en cure de "rehab" sexuelle chez les cochons pour aborder l’acte amoureux avec tantrisme et émotions à fleur de peau.


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