Une bergère contre vents et marées, épisode #40: L’amour est-il dans le pré?

Publié le 29/12/2017 à 12H33
La bergère DMDM Couv #40

On trouve beaucoup de choses dans les prés: Etienne Chatiliez* y localisait le bonheur, les herboristes y cueillent des reines**, mes brebis en léchent le sel, même si l’herbe dans ceux des voisins est toujours plus verte.

Pour les agriculteurs, le prêt est dans le pré! Car il est plus aisé d’obtenir de la banque un prêt de 60 000 € pour une nouvelle machine que 2 000 € de crédit à la consommation pour emmener sa famille en vacances. Mais l’amour? Se pourrait-il qu’il s’y niche, tapi entre une touffe de graminées et l’ombre d’un pommier? L’agriculteur est-il à même de le débusquer, le reconnaître, au moins avoir envie de le chercher? D’ailleurs, est-il pertinent de chercher l’amour dans son propre pré?
Depuis la nuit des temps, le socle du fonctionnement d’une ferme était un couple, et par extension une famille complète, comprenant plusieurs générations où le rôle de chacun était optimisé selon le ratio Force de travail / Bouche à nourrir. La mémé veuve et édentée servait à tripoter les braises pour maintenir le feu sous la soupe, surveiller le nourrisson ou repriser le linge. Les gamins servaient eux à nourrir la basse-cour ou rentrer le bétail. Le couple parental, dans la force de l’âge, à gérer les tâches culturales les plus physiques comme mener le bœuf pour tirer la charrue. Et l’épouse à gérer la commercialisation en allant au marché vendre ou troquer sa production. Le principe des générations complémentaires s’appliquait: on faisait un max d’enfants en prévision de ses vieux jours puisqu’on n’aurait pas de retraite, et parce que la mortalité infantile générait un important turn over de bouilles rondes. On s’occupait de ses aïeux en les posant dans un coin de la pièce dans l’espoir qu’ils meurent vite. Ce qui était le cas, après une vie de labeur sans ménagement.
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Après des millénaires à fonctionner sur ce principe, l’agriculture a entamé une mutation lors de la Révolution Industrielle, de l’exode rural et des progrès mécaniques et chimiques qui permettaient de réduire le nombre de bras nécessaires. Après-guerre, la Politique Agricole Commune a asséné le coup fatal, car les choix de production ont été désormais téléguidés par une vision politique éloignée des préoccupations fermières. Etait-ce le début de la chute du "bon sens paysan"? Probablement. C’est en tout cas le début de la déliquescence du "couple de fermiers" puisque, parallèlement à la reconnaissance tardive de la femme comme professionnelle active sur l’exploitation, les revenus du ménage ont chuté jusqu’à ne plus pouvoir subvenir à ses besoins de base. Du genre payer EDF ou la cantine des enfants – vraiment les besoins de base. Les femmes ont commencé à travailler à l’extérieur pour ramener de l’argent frais, et compléter la logistique assurée par le mari: un toit, une voiture, du carburant.
Mais le besoin de main d’œuvre est toujours là et beaucoup d’épouses assurent désormais un mi-temps officieux sur la ferme en plus de leur salariat extérieur. Il leur faut donc des professions compatibles avec cette drôle de vie, et nombre d’entre elles sont infirmières, institutrices ou nounous. Ce sont les professions que je rencontre le plus souvent dans le monde de l’élevage. Je ne peux m’empêcher de noter à quel point elles sont courageuses (triple journée) mais aussi dans la dévotion et l’abnégation pour la carrière de leur mari, il faut bien l’avouer…
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À l’inverse, quand on est agricultrice, avec quelles professions sommes-nous compatibles? Les forces de caractères ne sont pas les mêmes, les ambitions personnelles non plus. Un homme est-il prêt à autant de sacrifices personnels pour la ferme de sa bien-aimée? Sans tenter de prendre le dessus?

Passage en revue de quelques métiers testés par un panel d’agricultrices autonomes:

Le plus évident : le paysan indépendant
Statistiquement, cette profession devrait être celle qu’une agricultrice a le plus de chance de rencontrer. Pourtant, malgré la convergence des lieux de rencontres (coopérative, réunion syndicale, manifestation…), le paysan indépendant est une créature sauvage difficile à débusquer. Solitaire, mal à l’aise en public, sans un radis et surtout débordé de boulot, il n’a pas le temps d’entretenir une vie sociale ni d’avoir un hobby. S’il a une femme, c’est elle qui constitue son lien au reste du monde. S’il n’en a pas, il a double peine de boulot en retard et ne sort jamais. Exceptionnellement, il se rendra peut-être à une fête terroir et boira douze Ricard qui l’aideront à minimiser le non-sens de son métier. Cette posture publique ne concourra pas à l’apprécier sous l’angle le plus prometteur. Mais si, malgré tout, le coup de foudre est sincère et qu’une agricultrice veut tenter le coup, elle réalisera rapidement qu’ils ne se voient jamais - chacun étant accaparé par sa propre ferme que le paysan fera toujours passer en priorité sur le reste. Sans compter que ses années de solitude doublées de l’empreinte de sa mère, le rendront très peu préparé aux mots doux et aux attentions amoureuses qui réchauffent le cœur.
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Le plus répandu : le salarié citadin
Warning, il s’agit de la catégorie la plus incompatible! Le salarié citadin n’exerçant pas un "métier passion", il compense par un consumérisme de loisirs à outrance. Les vacances, le sport, la culture et la vie sociale sont ses exutoires. Son job ne se justifie que parce qu’il lui dégage un pouvoir d’achat destiné à remplir son temps libre et lui faire oublier sa semaine de travail. S’il n’a pas remarqué que sa vie est un serpent qui se mord la queue, il n’est pas prêt à accompagner l’engagement exalté d’une agricultrice qui ne connaît pas les mots week-end, top coat ou critique dans Télérama.
 
Le compromis: le travailleur indépendant
Artisan ou profession libérale, le travailleur indépendant partage avec l’agricultrice cette impression de bras-de-fer permanent avec les absurdités administratives et les appels à cotisation du RSI. Comme elle,  il bosse comme un taré et cauchemarde la nuit de l’accumulation de règlementation auxquelles il doit se soumettre. Il a choisi son métier et se sent libre. Il ne pourra pas participer aux tâches de la ferme, mais elle sera heureuse qu’il accepte ses contraintes et impératifs "pro", notamment s’ils envisagent de fabriquer et de gérer un enfant. Le risque: qu’ils ne partagent que les combats épuisants et pas assez les succès, et que l’agricultrice soit un jour remplacée dans le cœur de son homme par une salariée sans tourment, qui assure un salaire fixe et un congé parental, et sait comment utiliser un top coat.
 
L’éphémère : l’artiste
Cette profession gagne à être utilisée comme un dépannage, de préférence l’été. A moins d’être une femme pygmalionne très riche et très dominante, l’agricultrice trouvera vite fumeux le discours contemplatif de l’artiste et sa propension à discuter toute tâche qu’il jugerait trop prosaïque, trop "pensée unique" ou incompatible avec les émotions des plantes. Les émotions c’est bien, mais faire du foin avant la pluie c’est mieux. Pire, il est encore plus pauvre et dépendant des subventions qu’elle.
 
La valeur sûre : le para-agricole
Si les agriculteurs représentent 4% de la population active, les professions "para-agricoles" sont bien plus répandues et de statuts divers. Nos agricultrices ont sélectionné les meilleures en se basant sur les critères de: 1/ connaissance du monde rural 2/ acceptation des souillures de bouse, sang et placenta 3/ recherche de la vie au grand air 4/ adaptation à une vie monacale loin de la société de consommation  5/ insatiable appétit pour le boudin noir, le vin vert, le bouillon gras  6/ ignorance de l’invention des top coat.
Dans cette catégorie, on trouve les vétérinaires, les profs de lycée agricole, les techniciens de Chambre d’Agriculture, les critiques gastronomiques, les prestataires agricoles (salariés de coopérative, entrepreneurs de travaux agricoles), les élus locaux,…

…Et certainement beaucoup d’autres, que notre panel n’a pas encore testé, mais nous sommes ouvertes à parfaire cette étude. Envoyez vos candidatures, la rédaction transmettra!

* Étienne Chatiliez, cinéaste: "Le bonheur est dans le pré"
** La reine des prés


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