Dresser "Gala", "Fidji"... et "Minuit"... Une bergère contre vents et marées #69

Mis à jour le 30/10/2018 à 08H12, publié le 23/10/2018 à 18H39
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Entre "hot dog" et "doggy bag, le chien est symboliquement présent dans notre cuisine! Le meilleur ami de l’homme peut-il transcender la relation et devenir notre compagnon de tablée?

Le point sur ma relation (ma vie, ma bataille) avec mes chiens de troupeau: je suis une déplorable dresseuse mais je ne peux pas travailler sans. Mon numéro 3, Minuit, me provoque autant de sueurs froides, de stupéfaction et de découragement que ses aînés Fidji et Gala.
 

Les mots de "Minuit" ...
 

Je suis la cancre du cours de dressage. D’ailleurs j’ai séché les deux dernières séances. Vu le retard accumulé, inutile que je freine le groupe des éleveurs qui sont bilingues canin. Il me semble que tant que je n’aurais pas pigé les bases de la philosophie des chiens, aucun exercice n’aura de sens, et nous ne trouverons pas notre place l’un avec l’autre.
J’ai donc pris la décision d’être infidèle à mon prof de dressage, l’homme qui murmure à l’oreille des Border Collie, et d’être d’avantage à l’écoute de ma maigre intuition.
Première mission : il faut qu’on s’aime. Vraiment et tout le temps. Pas juste pour une histoire de croquettes et de moutons.
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De son côté, c’est acquis, Minuit m’idolâtre. D’ailleurs, ne contrôlant pas sa joie quand je le touche, il lâche toujours un petit jet de pipi infantile (sur mes pieds, mon siège de voiture, mon sac)
Les efforts doivent venir de moi: le trouver beau sera aisé, un Border Collie étant doté de ce graphique et chic pelage noir et blanc. Ce qui me décontenance c’est son regard, écarquillé et hypnotisé quand il voit un mouton. Ou un chat. Ou un oiseau. Ou un mouchoir qui vole. Je me dis qu’à l’intérieur, ça ne doit pas tourner rond, et que sa génétique de "chien rabatteur" a été trop poussée pour une utilisatrice a minima comme moi. Je n’ai pas besoin d’une Ferrari pour aller chercher du pain dans la rue d’à côté, une camionnette diesel me suffit. Car une vieille camionnette sert aussi pour les tâches ménagères et triviales du quotidien, ne nécessite pas trop d’être entretenue tous les jours, et ne cherche pas perpétuellement à s’extraire de sa condition et renverser la hiérarchie. Appuyer légèrement sur l’accélérateur, et hop, on défonce la vitrine de la boulangerie. Bref, la sophistication de ce chien de génie dépasse mon potentiel d’utilisation.
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Si vous l'acceptez ...

Seconde mission: m’éloigner des directives professorales que je n’ai pas réussi à mettre en pratique en 9 ans. Il me faut donc cultiver mon instinct pour aboutir ma propre relation avec ce chien. Ce qui n’est pas inné car, dans la chaîne alimentaire, je partage davantage le point de vue des candides ruminants que celui de leurs prédateurs. Et c’est bien de cela qu’il s’agit: en travaillant avec un chien, l’éleveur joue sur le registre primaire des loups qui chassent en meute. Me positionnant comme loup dominant, je soumets mon chien pour lui faire effectuer le boulot le plus fatiguant: contourner les animaux, les regrouper et le rabattre vers moi. C’est ensuite moi qui déciderais ce qu’on en fait: acculer le gibier dans une impasse ou le mettre à mort. C’est dans ce moment d’excitation précis que je dois rappeler au chien les règles du jeu contemporain: je ne suis pas un loup, je ne "carnivorerais" pas mes moutons et il n’a pas intérêt à le faire non plus. J’attends qui se tienne à bonne distance, ne les effraye pas, ne joue pas avec eux en rompant leur unité, etc.
C’est dans ce basculement que je suis très mauvaise, les nerfs en vrac quand le chien se prend pour le maître de la savane, lui hurlant des ordres à distance pour qu’il attende les brebis plus lentes, ou vociférant des menaces de punition, ce qui l’envoie se cacher sous la voiture. Un sacerdoce, qu’il s’agisse du zèle déconsidéré de Gala ou des maux de Minuit. Tous deux fort urbains au demeurant, du moment qu’aucun mouton ne rôde dans leur champs de vision.
Non épanouissante, cette relation (flipper + hurler + se décourager + faire la tronche au chien) est surtout inefficace. Désobéir aux consignes de dressage m’est apparu comme l’opération de la dernière chance. Objectif: me réapproprier la relation avec cet indispensable coéquipier canin, dans le cadre d’une collaboration moins formelle. Quitte à perdre une certaine noblesse de travail. Soyons clair, je ne vise pas les championnats de chien de troupeau ni les démonstrations chronométrées, je veux juste être capable de rentrer mes brebis avant une grande marée.
J’ai donc ouvert les vannes aux câlins sans raison (pas encouragés), l’intégration dans la famille (déconseillé) et le squat dans la cuisine aux heures des repas (mutinerie absolue). Ça nous a fait bizarre à tous.
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À la niche ...

Gala, après 8 ans d’apartheid dans sa niche, n’en est pas revenu de cette nouveauté. Prudent, il s’est dit que faire carpette le plus discrètement possible dans un coin serait la meilleure garantie de se faire oublier. Sa stratégie fonctionne. En général on l’oublie. Jusqu’à ce que la moiteur de ses babines transperce notre pantalon, qu’on le localise sous la table et que l’on mesure sa dévotion à notre égard. Ou son espoir qu’un morceau de nourriture tombe.

En revanche, Minuit, sale môme en manque d’autorité parentale, n’a pas perçu la notion de privilège exceptionnel. Il a commencé par rester debout, sur le qui-vive, position d’arrêt et oreilles aux aguets. Et... par regrouper les membres de la famille chaque fois que l’un d’entre eux s’éloignait de sa chaise. L’atmosphère de surveillance était celle d’un requin tournant autour de ses proies, surveillant du coin de l’œil chaque humain mal aligné ou tourné du mauvais côté.
J’ai réalisé que la sélection génétique générait quand même des comportements extrêmes, qu’il s’agisse de chevaux de course, de reproducteurs améliorés ou de chiens de travail. N’est-il pas plus agréable de partager la vie d’un gentil corniaud à l’écoute, qui ne ressemble à rien, plutôt qu’avec le beau gosse de sa catégorie, dont le caractère est incompréhensible? C’est comme un collègue bipolaire dont le changement d’humeur nous inquiète chaque matin. On se demande s’il a pris ses médicaments ou s’il va déraper en réunion.
Dans la cuisine, Minuit a fini par trouver une occupation utile à la collectivité: dérouler sa langue similaire à une tranche de jambon, et la glisser dans l’interstice sous les meubles de cuisine afin de collecter les miettes qui s’y trouvent coincées. C’est mieux qu’un aspirateur. (J’entends le petit ange de mon dresseur posé sur mon épaule qui me souffle que c’est une mauvaise idée: en mangeant avant nous, ce chien cherche à conquérir la place de loup dominant)...
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Quand les enfants rentrent du sport, les coups de langues entre les orteils suintant de sels minéraux semblent assez appréciés d’eux (voix de mon dresseur: attention, les loups lèchent leur proie avant de la dévorer). Et pour finir, le prélavage des casseroles et plats gratinés constitue le paroxysme de ce qu’il ne faut pas faire avec un chien de travail.
Mais il se détend enfin, et, du coup de langue, moi aussi! Ne reste qu’à asseoir un mouton à la tablée familiale et inciter les chiens à maîtriser leurs nerfs. L’objectif sera alors atteint: Minuit sera sur les rails d’une carrière pastorale baba cool en pleine conscience.

♦ Stéphanie Maubé dans l'émission de France Inter "On va déguster": (ré)écouter (6 mai).


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