Y aura-t-il un art "gothique" africain? Les carnets d'ailleurs de Marco & Paula, "Nomad's land" #192

Mis à jour le 01/02/2019 à 18H05, publié le 31/01/2019 à 15H23
Chapiteau double de cloître de Saint-Denis dit « aux sirènes », XIIe siècle, calcaire, musée de Cluny.

Chapiteau double de cloître de Saint-Denis dit « aux sirènes », XIIe siècle, calcaire, musée de Cluny.

© Marco

Marco, nomade de l’esprit, passe de la contemplation des débuts balbutiants de l’art gothique au XIIème siècle à des spéculations sur l’émergence d’un art africain moderne

Il faisait un froid de gueux cette fin d’après-midi de dimanche, mais il y avait tout de même une queue à l’entrée du Musée de Cluny pour aller voir l’exposition "Naissance de l’art gothique. Saint-Denis, Paris, Chartres. 1135-1150". Quand en décembre, dans un couloir du métro j’étais tombé en arrêt devant l’affiche annonçant l’exposition, Paula avait roulé des yeux, laissant savoir qu’on ne l’y traînerait pas. Comme d’autres. Paula repartie au Tchad, j’y allai donc seul.

 

De l'art gothique...  

Je ne vais pas non plus vous y traîner; il faut sans doute une forte fascination pour l’art gothique ou pour les romans de Huysmans pour aller se perdre en contemplation devant les subtils mouvements marquant l’émergence de la statuaire gothique qui, du portail de Chartres se propagea rapidement à Saint-Denis puis à travers le royaume capétien, encore peu étendu, il est vrai, en ce milieu du XIIème siècle.
J’aime l’art gothique, certes, mais ce qui m'a fasciné vraiment c’est qu’il a été possible de retracer aussi minutieusement l’émergence d’un art, et comment celui-ci en une quinzaine d’années supplanta délicatement, comme l’ogive supplanta la voûte romane, des conventions séculaires pour ciseler un nouveau langage qui dominerait les quatre siècles à venir.

et de Louis VI le gros 

Mais ce mouvement eut pu être mort-né, comme bien d’autres, n’eût été quelques circonstances historiques particulières. Au début du XIIème siècle, Louis VI le gros, roi des Francs, entreprit de mâter militairement les seigneurs qui, au sein et autour du domaine royal, avaient pour principal passe-temps de se rebeller ou de guerroyer l’un contre l’autre. Au début des années 1130, Louis VI avait fini de pacifier la région ce qui entraîna une nouvelle prospérité économique. À moins que celle-ci, au contraire, n’eût été le ressort de cette entreprise politique.
Trois statues du tympan central du portail (façade ouest) de la cathédrale de Chartres

Trois statues du tympan central du portail (façade ouest) de la cathédrale de Chartres

L’argent qui vint remplir les coffres des évêchés et des communes nouvellement affranchies permit l’ouverture de chantiers pour agrandir et embellir les églises; les maîtres sculpteurs, ou à tout le moins leurs cahiers d’esquisses et de croquis, se mirent à circuler entre Chartres, Paris et Saint-Denis, puis plus loin. Les Croisés, de leur côté, avaient rapporté de Byzance des objets d’art décoratif, notamment des icônes, dont on peut retrouver l’influence sur le drapé des statues de la cathédrale de Chartres. L’art gothique prenait son essor dans ce petit creuset de l’Isle de France.  
 
Le mouvement prit de l’ampleur avec l’extension politique et militaire du domaine des Capétiens, qui finirent par contrôler à la fin du XVIème siècle la majeure partie du territoire français, tandis que les innovations de la révolution industrielle – forge hydraulique, instruments agricoles plus performants, moulin à vent à pivots, etc. – augmentaient la productivité, que les surfaces cultivées arrachées à la forêt s’étendaient rapidement, et que la population, dont la moitié est âgée de moins de 20 ans, connaissait une forte croissance démographique (passant en France de cinq millions d’habitants à la fin du Xème siècle à plus de neuf millions à la fin du XIIème).  L’art gothique atteignit une de ses apogées avec la cathédrale de Beauvais, dont la construction s’était étalée sur plusieurs siècles, quand en 1573, la flèche de 153 mètres terminée quatre ans auparavant s’écroula au cours d’une procession d’Ascension.

Frémissement : une architecture africaine moderne ...  

Quand je regarde l’Afrique aujourd’hui, j’y guette le signe de la possible émergence d’un art "gothique". Aujourd’hui l’Afrique défriche à son tour les forêts et les savanes à coups de machettes et de bulldozers, sa population est en pleine explosion démographique (elle est estimée à 1,25 milliard de personnes, avec un taux de croissance annuelle de 2,5%), son économie a accès aux avancées technologiques qui bousculent même les modes de production de ce qui fut le "Premier Monde", et les pouvoirs politiques, après l’exubérance des luttes anticolonialistes et des indépendances, se rationalisent progressivement. En même temps, le marché de l’art international s’ouvre progressivement aux peintres et sculpteurs africains , tandis que l’on pressent les frémissements d’une architecture africaine moderne
Le miracle gothique se reproduira-t-il en Afrique? Les frémissements se transformeront ils en vagues? Les divergences entre l’Afrique contemporaine et le modèle médiéval peuvent être profondes: la plupart des innovations technologiques médiévales étaient indigènes (avec parfois un apport des mondes arabe et chinois) quand l’innovation technique africaine ne parvient pas à dépasser l’expérimentation à petite échelle; l’Europe médiévale devint progressivement la zone économiquement la plus dynamique de la planète, tandis que l’Afrique, aujourd’hui, est au fond de tous les classements; l’Église, les rois et les élites européennes financèrent avec largesse l’art médiéval, alors que le mécénat africain est réduit à une peau de chagrin (mais peut-on financer des artistes quand les populations sont mal nourries, mal éduquées, mal soignées?).
La banque de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest à Lomé, Togo, 
par l’architecte Pierre Goudiaby Atepa, figure de proue de l’architecture africaine des années 70 et 80. 

La banque de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest à Lomé, Togo,  par l’architecte Pierre Goudiaby Atepa, figure de proue de l’architecture africaine des années 70 et 80. 

Le monde lui-même s’est transformé: si elle pratiquait des échanges avec sa périphérie, l’Europe médiévale était insulaire; aujourd’hui l’Afrique est happée par l’économie monde. Les artistes africains qui "percent" sur les marchés internationaux vivent le plus souvent dans les grandes métropoles des pays développés et ne travaillent pas dans la proximité nécessaire pour établir une écriture commune. Est-il même possible aujourd’hui, dans notre monde éclaté, d’en élaborer une? Les bâtiments modernes africains les plus frappants ont été pour la plupart imaginés par de prestigieux cabinets d’architecte basés à Londres, Tokyo ou New York.
L’émergence d’un courant artistique est chose rare et fragile. L’histoire dira si l’Afrique bénéficiera des circonstances nécessaires pour en faire éclore un qui lui soit propre.
"Stressed World". El Anatsui (Ghana), installé depuis des années à Nsukka, au Nigeria, a reçu en 2014 un Lion d’or à la Biennale de Venise pour l’ensemble de sa carrière.

"Stressed World". El Anatsui (Ghana), installé depuis des années à Nsukka, au Nigeria, a reçu en 2014 un Lion d’or à la Biennale de Venise pour l’ensemble de sa carrière.

© El Anatsui


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