"On dirait le Sud..." (2): Les carnets d'ailleurs de Marco & Paula,"Nomad's land" #187

Publié le 26/12/2018 à 12H02
Une assemblée villageoise 

Une assemblée villageoise 

© Paula

Pendant sa mission sur le terrain, dans le sud du Tchad, Paula a constaté, une fois de plus, que rien n’est gagné d’avance.

Les projets de notre mission peuvent se ranger dans deux catégories, d’une part l’EHA (eau, hygiène et assainissement, plus connue dans sa version anglaise: WASH) et d’autre part la SAME (sécurité alimentaire et moyens d’existence)*, ce qui nous range dans deux "clusters" différents. Les clusters (il n’existe pas de traduction pertinente) sont des rassemblements d’acteurs intervenant dans une même thématique; ils sont créés et coordonnés par les Nations Unies afin de limiter les doublons et les zones grises. C’est une approche adoptée après la Déclaration de Paris de 2005 sur l’efficacité de l’aide au développement, dans le but vertueux d’harmoniser les interventions et permettre ainsi aux "pays hôtes" de s’y retrouver un peu mieux dans le fourmillement des interventions. Nous – entendez les représentant des agences de l'ONU, des ministères et des ONG  – nous réunissons donc chaque mois pour échanger des informations et pour réseauter. Tout cela fonctionne plus ou moins bien selon les compétences du "coordinateur humanitaire pays", souvent le responsable du PNUD** qui possède a priori un regard plus transversal. Ici, au Tchad, la coordination est somme toute bien faite. Bien sûr, il existe quelques ratages dont quelques-uns savoureux comme un cluster programmé le 25 décembre qui est ici fête nationale. 

Fête nationale et résilience ... 

SAME et WASH ne sont heureusement pas si cloisonnés que ça, et cette année nous avons prévu de les mélanger allègrement: il faut de l’eau pour les salades et l’eau, même fraîche, ne nourrit pas. Cela paraît évident sur le papier, mais les besoins sont tellement importants qu’il est souvent difficile de trouver le bon dimensionnement. Dans l’humanitaire aussi, il faut gérer ses fonds et parvenir à un coût réaliste par bénéficiaire. Les projets y perdent finalement du panache. Je viens d’en faire l’amère expérience: une diminution des fonds disponibles pour la mission en 2019 nous a été annoncée tardivement, et je dispose encore d’une semaine pour tailler dans le budget. Il faut choisir: moins de forages ou moins de villages concernés. Je peux également nous lancer dans la recherche aléatoire de bailleurs extérieurs supplémentaires. Il faudra alors faire rentrer des carrés dans des ronds, bien faire ressortir les grands thèmes porteurs comme "l’égalité des genres" et la "redevabilité", intégrer les stratégies des bailleurs pour gagner des points tout en démontrant que bien sûr, le projet émane des bénéficiaires car on a bien pris en compte leur "capacité de résilience" (je vous avais prévenus).
Un puits traditionnel 

Un puits traditionnel 

© Paula
Notre intervention WASH dans le sud tchadien vise à assurer la provision d’une eau consommable aux populations des villages qui, depuis quelques décennies, enflent comme le ventre d’une femme enceinte. Les afflux de réfugiés de la Centrafrique voisine additionnés à la natalité galopante imposent de forer encore et encore pour éviter aux villageois de prendre l’eau dans des puits douteux ou dans des rivières à l’eau pas très claire. Les forages sont équipés de pompes manuelles, mais une fois qu’elles sont installées, il faut en prévoir la maintenance.

Maintenance ... 

Elle se fait – au moins sur le papier – en organisant des groupements d’utilisateurs qui récolteront l’argent nécessaire à l’entretien basique – en espérant qu’ils ne l’utiliseront pas à autre emploi estimé plus important, et en formant et outillant des réparateurs. On y ajoute un peu d’assainissement, principalement en favorisant la construction de latrines; d’ailleurs 2019 sera au Tchad "l’année de la Fin de la défécation à l’air libre" - si, si, c’est le nom officiel, apposé sur des panneaux où l’on voit un monsieur accroupi les fesses à l’air au-dessus d’un charmant cône marronnasse). Parfois, je pense qu’on prend les gens pour des idiots, parfois, je désespère devant leur absence d’initiative, leur attentisme. Je sais que l’extrême pauvreté enferme les personnes dans une case étriquée où l’impératif de la satisfaction des besoins de base cumulée à une insécurité permanente bloque tout. Quelle vie est-ce cela? Je ne parviens pas à l’appréhender.
Un potager de case

Un potager de case

© Paula
Notre intervention pour la "Sécurité alimentaire" est pratiquée à petite échelle, comme avec les potagers de case dont le but est de permettre aux familles de manger – parfois – des légumes qui sont trop chers pour être achetés sur le marché. Les potagers de case - enfin ceux qu’on m’a montrés - sont réjouissants, d’autant que les voisins s’y mettent aussi, sans incitatif de notre part. 
 
Nous nous adressons à des familles "très vulnérables" dont les membres âgées ou malades n’ont pas la capacité physique d’aller cultiver des champs (c’est ce qu’on appelle un projet "inclusif", autre mot bien à la mode de chez nous). Pour les bien-portants, on crée des projets agricoles avec des groupements de producteurs. Ailleurs, on propose des foyers améliorés pour raccourcir les temps de cuisson, limiter la déforestation et alléger le travail quotidien des femmes encore et toujours responsables de la tambouille familiale.

Pérennité ...  

Ces projets assez classiques requièrent du temps, et ne rentrent donc pas vraiment dans le cadre des programmes d’urgence. C’est ainsi qu’est sorti du chapeau des penseurs le "nexus humanitaire-développement" ou comment prévoir dès l’intervention pour gérer la crise (programme d’urgence), le passage au développement. Sur le papier, là encore c’est une excellente idée, mais les logiques de financement, pour nous les ONG humanitaires, ne permettent généralement pas de dépasser les dix-huit mois, alors que pour consolider les dynamiques, tester les mécanismes, laisser émerger les "bonnes pratiques" (c’est-à-dire pour entrer dans une logique de développement), le temps long est nécessaire. Toutefois, il existe une réelle recherche dans ce domaine, qui chemine avec le fort développement de la protection sociale, une vraie bonne idée, camarade.
 
Les jours fastes, je pense que, tout de même, je participe à l’amélioration du bien vivre de quelques personnes, les jours maigres, je me demande « à quoi bon ».
 
 * Le monde humanitaire adore les sigles, acronymes et mots valises, qui ne sont compréhensibles, bien évidemment, que par une poignée d’initiés (et même pas toujours, vu l’extrême fluidité de ces choses).
** Programme des Nations Unies pour le Développement
 
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