Lire à N'Djamena: Les carnets d'ailleurs de Marco & Paula,"Nomad's land" #181

Mis à jour le 18/11/2018 à 18H14, publié le 14/11/2018 à 12H05
L’Institut français de N'Djaména

L’Institut français de N'Djaména

© Paula

Paula lit beaucoup, passionnément. En ce moment, elle cherche surtout à s’échapper d’un quotidien cynique.

Mon premier geste quand je rentre chez moi après ma visite à l’Institut français de Ndjamena (IF), autrefois Centre culturel français*, est de dépoussiérer livres et DVD. Ici, la poussière est vaguement rougeâtre et franchement opiniâtre. C’est un combat sans fin et je ne suis pas surprise que cette poussière ternisse tout, donnant à la bibliothèque couleur et odeur de grenier, alors que le lieu est relativement vivant.

Les mots soulignés

Dans le livre que je lis je découvre des mots soulignés. C’est souvent le cas dans les ouvrages de l’IF. À qui sont destinés ces livres? Aux expatriés ou aux locaux? Peu importe pourrait-on dire, ils sont pour les lecteurs. Non, d’aucuns argumentent. Les livres sont pour les apprenants alors il faut des livres faciles à lire, suffisamment accrocheurs pour ne pas rebuter. Il est vrai que le premier roman que j’ai lu en anglais était un polar renommé, oubliable mais habile. Je voulais une histoire qui ne pâtirait pas de mon manque de vocabulaire. J’étais fière d’être parvenue à suivre l’énigme sans que mes lacunes ne m’aient fourvoyée sur une fausse piste.
Les mots soulignés 

Les mots soulignés 

© Paula
Je regarde les mots soulignés. Le roman se passe à la fin du XIXème siècle et on y trouve un grand nombre de mots dont l’usage s’est perdu. Le dernier mot souligné, que je trouve vers la page 30, est "saucisse", un mot – tout bien considéré – très exotique au Tchad. Ensuite, ou le lecteur, dégoûté, a abandonné ce roman et a pris sa carte d’adhérent chez Boko Haram**, ou, fatigué, il a renoncé à repérer tous les mots inconnus, ou, énervé, il a cassé la mine de son crayon.
 
Si les arguments de certains livres de l’Institut Français de N'Djaména sont cousus de fil blanc, les livres-objets, eux, sont pour beaucoup cousus de fil de nylon passé dans quatre perforations. C’est assez bien fait mais cela ne permet pas de laisser librement le livre ouvert. J’aime manger en lisant, aussi, je dois bricoler une installation pour ne tenir le livre que d’une main. Je reconnais que ma liseuse électronique est pour cela bien plus pratique.

Écrire un pays ...

L’IF de N'Djaména possède un solide rayon de livres tchadiens. Pour le moment, je le boude. Je demande de l’évasion. Ma lecture du moment m’emmène chaque soir sur le plateau de Millevaches avec les mots ciselés de Franck Bouysse dans son roman Plateau. Des mots soulignés m’indiquent que, peut-être, un Tchadien m’a précédée dans cet étrange voyage. Viendra le moment où je chercherai la mise en mots de ce que je perçois depuis deux mois. Les auteurs tchadiens ou assimilés m’intéresseront alors, "assimilés" englobant tous ceux qui ont éprouvé le besoin d’écrire sur le Tchad. En effet, je suis réfractaire à l’argument que seuls ceux qui sont d’un pays peuvent écrire justement à son sujet. Que serait la littérature si on n’avait le droit d’écrire que sa biographie? D’un ennui!
 
Retour à la réalité tchadienne avec cette bonne nouvelle entendue à la radio: un quinquagénaire tchadien vient d’écoper de douze mois de prison et trois millions et demi de francs d’amende (trente mois de salaire pour un gardien d’ONG à N’Djaména) pour avoir enlevé et marié de force une enfant de 13 ans. Selon sa notion du droit, c’était légitime puisqu’elle lui était fiancée depuis ses 9 ans. Le mari délictueux n’a pas daigné se présenter à l’audience. Ira-t-il vraiment en prison? Quant à l’adolescente, je ne suis pas certaine qu’elle perçoive quoi que ce soit des trois millions. Et que va-t-elle devenir, maintenant qu’elle n’est plus vierge? Pas un mot à ce sujet.
 

* Comme il faut que ces centres deviennent plus autonomes financièrement, leur appellation doit refléter la fonction enseignement.
** "Enseignement interdit", nom que s’est donné ce groupe terroriste qui sévit dans la région du Lac Tchad: Le mot Boko désigne un alphabet latin, créé par les autorités coloniales pour transcrire la langue orale haoussa, et désigne par extension l'école laïque. Le mot Haram signifie « interdit » ou « illicite » en arabe et dans le monde musulman.
 
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