Nomad's Land, Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #151: "1, 2, 3 Soleil!"

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 14/03/2018 à 15H41, publié le 07/03/2018 à 16H45
Un toboggan dans la Casbah ...

Un toboggan dans la Casbah ...

© Paula

Paula aurait-elle gardé une âme d’enfant? Où qu’elle soit, elle retrouve ses congénères. À Alger elle les a débusqués au pied de son immeuble.

Dans notre appartement algérois, au 11ème étage d’un immeuble qui a vu de plus beaux jours, nous nous sentons finalement un peu comme à la maison; pour le temps d’une respiration, finie la vadrouille, les vêtements toujours dans une valise et la tête ailleurs,  nous savons où poser nos clés.
 
Ce qui me plaît particulièrement, c’est la proximité de notre immeuble avec une école cachée par une construction. Ponctuant l’écoulement de la journée, les cris des enfants partis en récréation montent tel un appel au jeu, bien plus festif que le chant du muezzin. J’ai toujours adoré ces éclats de voix, que j’ai retrouvés, semblables d’un lieu à l’autre, dans la vingtaine de pays dans lesquels j’ai vécu – ils expriment la même énergie trop longtemps retenue pendant la classe. Je suis jalouse de ces crieurs, moi qui avais reçu la classique punition "je ne dois pas crier dans la cour de récréation" à conjuguer par écrit à toutes les personnes et à tous les temps pour avoir osé un cri libérateur qui provoqua l’affolement de mon institutrice. Toute cette conjugaison était bien longue pour mes neuf ans et il fallut une courte expérience théâtrale, quinze ans après, pour que j’ose de nouveau libérer mon cri.
La marelle / L’aire de jeu du Parc Beyrouth sur le Telemly, quartier huppé d'Alger 

La marelle / L’aire de jeu du Parc Beyrouth sur le Telemly, quartier huppé d'Alger 

© Paula
Ces enfants qui jouent, je les traque lors de mes pérégrinations dans Alger. Que ce soit une marelle ou un match de foot, je suis ravie par la concentration et l’application de ces enfants. D’ailleurs, c’est mon attrait pour les jeux d’enfants qui m’a fait venir la première fois en Algérie, en 2000. Mon premier métier était l’animation; j’ai sévi une dizaine d’années dans des Maisons des jeunes et de la culture et suis bardée de brevets et diplômes pour le prouver. Lorsque j’ai bifurqué dans la solidarité internationale, je ne pensais pas pouvoir utiliser ces compétences. Un jour, pendant ma formation au métier d’humanitaire, j’avais provoqué des rires plus ou moins indulgents ou railleurs en proposant de mettre des jouets à disposition des enfants dans les infirmeries des camps de réfugiés. Ce n’était pas vraiment une priorité… sauf pour l’ONG avec laquelle j’ai débarqué à Alger et dans les camps de réfugiés sahraouis.
 
Le slogan de l’organisation était un brin macabre Un enfant qui ne joue pas est un enfant qui meurt, mais son ambition m’enthousiasmait: quelles que soient les conditions dans lesquelles il grandit, l’enfant doit pouvoir jouer – c’est sa vocation. L’ONG équipait des centres avec des jouets, et formait des animateurs et des cadres dans des lieux improbables comme les camps de réfugiés de Tindouf au sud-ouest de l’Algérie. A cette époque, l’idée d’une prise en charge psycho-sociale des bénéficiaires des projets humanitaires faisait son chemin, mais cette ONG en faisait le plaidoyer depuis déjà vingt ans.
Le crieur du quartier 

Le crieur du quartier 

© Paula
À quoi jouait-il, le crieur de rue qui lui aussi scande mes matinées? Chaque jour de la semaine, j’entends le cri qu’il lance pour attirer l’attention des ménagères, un appel venu du bas de la rue dont je perçois le cheminement jusqu’au carrefour final en amont de notre immeuble. Je ne sais toujours pas ce qu’il propose. Il n’a rien dans les mains, pas d’outils, pas de marchandises. Mon amie à qui je le raconte suppose qu’il invite les habitants à lui montrer des meubles ou objets à vendre. Il prospecterait avant de revenir plus tard avec une camionnette si les deux parties sont d’accord. Il en faut du courage pour parcourir les rues en stances mélodieuses d’une voix ample et engageante, chaque matin de semaine. Pour quel gain?
 
J’admire aussi le boulanger qui prépare des mets dont je raffole, galettes le matin, beignets et triangles aux dattes à l’heure du gouter; c’est tout. Chaque pièce se vend moins de cinquante dinars. Que gagne-t-il au quotidien mon boulanger, après avoir payé son local, le gaz et autres charges et la semoule, son ingrédient de base? Le salaire de base en Algérie tourne autour de 20.000 dinars, soit 140 euros et quelques. C’est peu et même si l’alimentation, le gaz et l’essence sont très abordables, car subventionnés, les services comme les soins de santé paraissent hors d’atteinte du budget de base.
 
Comme pour confirmer mon scepticisme sur l’accès aux soins en Algérie, j’ai constaté qu’il manquait souvent une ou plusieurs dents aux personnes avec qui j’entre en relation dans la rue ou dans les commerces. La visite chez le dentiste est clairement une dernière extrémité. Le peu de gens qui portent des lunettes, même parmi les chauffeurs de taxi, est aussi un indicateur, à moins que le climat algérois préserve de la myopie!
 
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