Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #137: Nous avons retrouvé Émilie!

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 29/11/2017 à 15H02, publié le 29/11/2017 à 13H26
Émilie pendant une leçon de lecture

Émilie pendant une leçon de lecture

© Paula

C’est au moment du départ qu’on se retrouve...

En arrivant en Côte d’Ivoire il y a plus d’un an maintenant, j’ai tenté plusieurs fois d’appeler Émilie sur le numéro que je conservais dans la liste de mes contacts à Abidjan. Le numéro ne semblait plus fonctionner. Cela ne m’avait pas  surprise; 5 ans avaient passé. Je lui avais aussi envoyé un email et il m’était revenu. Le site avait changé récemment de .fr en .com. Elle n’avait pas dû le savoir, je devais être une de ses rares correspondantes. Ne sachant comment retrouver Émilie, j’avais abandonné mais sans désespérer de peut–être, un jour,  la croiser au hasard.
 
Nous nous étions rencontrées, Émilie et moi, en 2008. Mes collègues à l’ambassade m’avaient fait comprendre que je devais embaucher quelqu’un pour tenir ma maison, non pas tant pour faciliter ma vie sociale – que j’envisageais être assez réduite - que pour procurer un emploi et, de fait, permettre à une famille de vivre. Solidarité sociale oblige.
 
Amie d’église de la ménagère d’un collègue, Émilie s’est présentée un beau matin à la maison. Nous avons rapidement conclu un accord. Elle demandait un salaire convenable et surtout, elle souhaitait être déclarée pour bénéficier un jour d’une retraite. Je trouvais cela correct et conforme tant à mes convictions qu’aux consignes de mon employeur d’agir en conformité avec la loi du pays hôte. 
 
Lors de notre discussion, je lui ai demandé si elle savait lire, de façon à ne pas créer de malentendu si je lui laissais des listes de courses ou des instructions par écrit. Son petit hochement de tête très ivoirien qui ne dit ni oui ni non ne m’ayant pas convaincue, je l’avais amenée à admettre qu’elle ne savait pas lire. Elle n’avait été qu’un an à l’école. Sa scolarité n’était pas une priorité familiale.
 
Un mois plus tard, elle m’annonçait qu’elle s’était inscrite à des cours d’alphabétisation.  Je lui ai proposé de revoir ses leçons avec elle. J’avais une longue pause déjeuner aussi je pouvais lui consacrer une petite heure chaque jour.
 
Je ne savais pas dans quelle aventure je me lançais; j’étais novice et j’imaginais qu’il suffirait de suivre son livret d’apprentissage, d’être en quelque sorte une répétitrice. Seulement, nous avons rapidement étendu nos leçons au calcul avec pour objectif la maîtrise des quatre opérations arithmétiques de base. Et j’ai dû improviser. Émilie ne savait pas les opérations mais j’ai vite réalisé qu’elle savait compter: 
"Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je fais [du calcul] sans que j’en susse rien"*.
Enfants vendeurs d'oranges...

Enfants vendeurs d'oranges...

© Paula
J’ai récemment entendu à la radio une discussion sur l’apprentissage des mathématiques qui faisait ce même constat à propos d’une expérimentation dans un pays au système éducatif déficient. Les intervenants avaient constaté que les enfants illettrés qui travaillaient sur le marché, pouvaient facilement calculer le prix de 800 grammes d’oranges, mais qu’ils étaient incapables de trouver la réponse lorsque le même problème était énoncé sous la forme d’un problème de calcul "scolaire". A l’inverse, des élèves "bons en calcul" étaient infichus de trouver le prix des 800 g d’oranges.
 
Pendant deux ans, nous avons travaillé chaque jour. Nous avons vite terminé le livret d’apprentissage et trouvé d’autres supports. J’ai rapporté de France des cahiers d’exercice pour les apprenants de FLE (Français langue étrangère) bien structurés mais qui se sont avérés mal adaptés. Je ne suis pas certaine de l’intérêt pour Émilie de savoir remplir une demande d’allocation logement; c’est peut-être même cruel sachant qu’en côte d’Ivoire, cela n’existe pas. Mais nous avons aussi étudié des livres de cuisine, des romans sentimentaux ivoiriens et même des textes religieux.
Ces heures d’apprentissage nous ont permis de casser des barrières sociales. Nous nous faisions plaisir car Émilie aime apprendre, j’aime enseigner et elle m’a aidée à améliorer mes méthodes.
 
En 2011, pendant les deux derniers mois de mon séjour après la crise post-électorale, Émilie est venue vivre à la maison, son quartier n’étant pas encore pacifié. Nous partions toutes les deux au travail car je l’avais aidée à trouver un poste de cuisinière pour une ONG. C’était gai.
 
Une adresse email et les quelques échanges qui s’en étaient suivis pendant deux ans avaient constitué une victoire. Une victoire sur son illettrisme.
 
Il y a quelques jours en préparant notre déménagement je classais des papiers et j’ai feuilleté un carnet d’adresses en m’attardant sur les pages Côte d’Ivoire. Voyant le nom d’Emilie, je me suis dit pourquoi ne pas retenter. Cette fois-ci, elle a décroché!
 
Samedi, elle est venue à la maison. Émilie a peu changé, sa situation pas plus. Elle travaille pour une personne qui refuse de la déclarer, dépense les trois-quart de son salaire dans son logement; ce qui lui laisse trente-huit euros pour faire vivre six personnes. Elle n’a pas retrouvé de mari et le dimanche va a l’église. 
 
Lit-elle encore? j’ose lui poser la question. Il faut six ans d’apprentissage pour intégrer durablement la lecture et nous n’avons étudié ensemble que pendant trois ans. Émilie reconnaît qu’elle ne lit plus vraiment. Elle n’a pas eu le temps ni les moyens de pratiquer ou de poursuivre des cours mais elle me dit travailler avec ses petits-enfants quand ils font leur devoirs.
 
Vivre sans lecture, je ne sais pas l’imaginer.

* Molière me pardonnera ce pastiche.
 

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