Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #131: Un père désemparé face aux "microbes"

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 25/10/2017 à 21H25, publié le 25/10/2017 à 12H19
Les forces de l’ordre mènent une opération de " désinfection " à Yopougon.

Les forces de l’ordre mènent une opération de " désinfection " à Yopougon.

© "Fraternité Matin" 7 septembre 2017

Le récit d’un homme, à la fois victime des "microbes" et terrifié qu’un de ces fils en devienne un.

Monsieur Issaka travaille chez nous comme cuisinier - homme à tout faire. Je vois poindre le petit sourire associant expatrié avec une foule de gens de maison les dispensant de toute corvée ménagère. Embaucher quelqu’un chez soi est une obligation sociale, ici; cela permet à une famille de vivre. Comme nos besoins ne sont pas immenses et que ni Marco ni moi ne rechignons à passer la serpillère, Issaka vient deux fois la semaine; il travaille aussi chez une collègue de Marco.
 
Ce matin, Issaka  se lance dans une histoire assez confuse. Les Ivoiriens peuvent facilement se laisser entraîner par leur récit et redire les mêmes faits en boucle; je finis par démêler ses propos et comprends son désarroi.
 
Deux jours auparavant, Issaka en sortant de la mosquée a sorti son porte-monnaie pour acheter des arachides. Las, une bande de jeunes voyous en ont profité pour le menacer et le lui voler. Par chance, il avait peu d’argent sur lui et plus tard, un compatriote l’a prévenu qu’il venait de retrouver sa bourse et ses précieux papiers d’identité dans un caniveau alors qu’il s’apprêtait à uriner (la narration va dans tous les moindres détails). Ce soir-là, tout le quartier s’est fait détrousser. En manière de démonstration, Issaka  sort d’un tiroir de la cuisine un grand couteau et m’explique que ces voleurs utilisent des lames encore plus grandes qu’ils portent dissimulées le long de leur bras plaqué au corps.
 
Issaka me raconte alors que son fils de 17 ans a déjà redoublé deux fois, qu'il vient d’avoir un accident de moto. Il a été blessé et une passante a eu le pied brisé. Issaka a déjà payé 100 000 F (presque une fois et demi le SMIG ivoirien, soit plus ou moins 150 €) pour couvrir les frais de cette infortunée victime. Le propriétaire de la moto qui avait envoyé le fils d’Issaka faire une course n’est pas assuré.
On les appelle les "microbes"

On les appelle les "microbes"

© Africa 53. Août 2015
Le désarroi d’Issaka n’est pas de devoir payer cette forte somme. Il est pour son fils. Issaka, craint que celui-ci, au contraire de ses autres enfants sérieux à l’école, ne devienne un "microbe*. Les "microbes" (voir ce reportage d'Arte) ce sont ces jeunes voyous qui sévissent depuis plusieurs années dans la capitale. Régulièrement, les journaux racontent leurs turpitudes et l’exaspération croissante des habitants à leur encontre. Qui sont ces jeunes gens, ces gamins? Les réponses varient: enfants des rues orphelins ou "enfants sorciers" – mais ils sont bien moins nombreux ici que dans les deux Congo (voir Nomad’s Land # 78) –  jeunes désœuvrés faute d’accès à des formations ou à du travail, ou enfants de fratries trop nombreuses que les parents ne peuvent élever correctement.

Selon Issaka, ces jeunes sont victimes des trafiquants de drogue qui leur offrent des cigarettes trafiquées. Il me raconte les lieux de consommation où les policiers (là, il énumère tous les services en civil ou en uniforme) viennent prélever quotidiennement leur dîme et où de gros dealers, souvent des étrangers, s’enrichissent effrontément et Issaka craint pour la vie de son fils. Il sait que la population est fatiguée d’agressions qui peuvent être violentes. Les "microbes" qui l’ont menacé ont seulement plaqué leur lame sur son dos, mais ils n’hésitent pas à blesser. En septembre, le quartier de Yopougon s’est enflammé suite à une sale histoire où, selon les versions que j’ai entendues, un policier cherchant à protéger un couple agressé s’est fait égorger: tous les jeunes qui traînaient, même l’apprenti chauffeur d’un minibus, se sont fait battre et l’un a fini lynché. Il sait aussi que les "Nordistes" sont accusés par les "Sudistes" - j’ai pu le constater dans un commentaire haineux d’un Internaute. Issaka est burkinabé, donc "nordiste" dans un Abidjan "sudiste". Très sudiste.
 
Alors, il a décidé d’envoyer son fils dans un village du Nord, en formation dans un internat.
 
Il est triste.
Interpellation de deux supposés "microbes"

Interpellation de deux supposés "microbes"

© Koaci.com (Mai 2016)

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