Des expatriés pour quoi faire? Les carnets d'ailleurs de Marco et Paula,"Nomad's land" #183

Mis à jour le 28/11/2018 à 13H14, publié le 28/11/2018 à 13H09
Les équipes de Solidarités International dans un village proche de Kaga-Bandoro en Centrafrique s’enquièrent du bon fonctionnement d’une pompe à main. 
Photo : Tugdual de Dieuleveult 

Les équipes de Solidarités International dans un village proche de Kaga-Bandoro en Centrafrique s’enquièrent du bon fonctionnement d’une pompe à main. 
Photo : Tugdual de Dieuleveult 

© La Croix

Un matin tranquille à N'Djaména on m’annonce l’arrivée impromptue au bureau du sous-préfet d’une zone où nous intervenons. Une réunion de coordination interne doit commencer mais peu importe, je la reporte d’une demi-heure, on ne néglige pas la visite d’un Sous-Préfet...

Nous bavardons autour d’un thé sans aborder d’autres sujets que les généralités habituelles de bonne coopération, de besoins plus nombreux que les moyens, etc… Il explique avoir voulu profiter de sa venue à N'Djaména pour rendre visite aux acteurs humanitaires de sa zone. Pas que. En fait, il est surtout venu voir notre assistant logisticien pour que la candidature de son fils au poste de chauffeur dans notre projet soit mise sur le dessus de la pile. Ce n’est ni à moi ni au coordinateur logisticien qu’il a voulu s’adresser, mais à l’assistant logisticien qui, lui, est tchadien (et donc plus à même de "comprendre").

Un chef de mission! Quel chef de mission?

Cela fait trois mois que je passe les trois-quarts de mon temps devant l’ordinateur, alors parfois je m’interroge sur la plus-value de ma présence physique au Tchad. D’autant plus que le siège de l’organisation à coté de Paris intervient beaucoup dans la gestion de la mission. Auquel cas, pourquoi ne pas nommer un "national" au poste de chef de mission? Ce qui coûterait moins cher,. Qui plus est, il aurait une meilleure connaissance du contexte, des jeux de pouvoir souterrains, des enjeux etc…
 
De ce que j’ai pu observer, l’une des principales raisons d’installer des expatriés dans les postes à responsabilité tient au fait que, dans ces postes, les nationaux sont sujets à des pressions constantes venant de leur communauté et de leur parentèle, pressions récurrentes qu’il s’agisse des achats ou des ressources humaines. Une autre raison est d’éviter au personnel local de se retrouver impliqué dans les désaccords qui peuvent survenir entre le siège et les responsables de la mission. Enfin, un expatrié expérimenté apporte, en principe, une garantie du respect des procédures qui doivent protéger les transactions de toute malversation. Dans les pays en développement, les fissures dans les systèmes juridique et judiciaire sont nombreuses, et quelquefois grandes. Depuis mon arrivée, je traite quatre dossiers de contentieux judiciaires; mes homologues des autres organisations me rassurent, c’est aussi leur cas. Au Tchad, le système judiciaire est assez fantaisiste et même un dossier exemplaire où le doute n’est pas permis peut se solder par une décision de justice stupéfiante. Alors, chaque document de transaction doit être scruté, partagé, signé, contre-signé pour éviter tout litige ultérieur.
Le film Les Chevaliers blancs retrace l’affaire de l’Arche de Zoe. 

Le film Les Chevaliers blancs retrace l’affaire de l’Arche de Zoe. 

Le gouvernement, qui préférerait voir des tchadiens aux postes de responsabilité des ONG étrangères, renâcle de plus en plus à accorder son agrément (équivalent local d’un permis de travail) aux expatriés des ONG internationales.  Dans le journal de vendredi dernier était annoncé l’adoption de deux nouveaux décrets relatifs aux ONG: le premier concerne la révision du protocole d’accord standard d’établissement des ONG étrangères (ce qui veut dire, en clair, renforcement du contrôle de leurs sources de financement et de leur statut). Le second décret "a pouvoir de renforcer les pouvoirs régaliens en matière de suivi, de contrôle, de coordination et d’orientation des activités des ONG". Parfait! je défends le doit d’un gouvernement à vérifier qu’on ne fasse pas n’importe quoi sur son territoire. Le traumatisme de l’affaire de L’arche de Zoe* est encore vif ici au Tchad. Mais les mécanismes de contrôle existent déjà.

Un contrôle! Quel contrôle?

Chaque projet doit recevoir un agrément qui porte sur les activités envisagées et leurs objectifs, l’identification des bénéficiaires et des sites d’intervention. Avec l’accroissement du contrôle, le risque grandit de voir les institutions tchadiennes s’immiscer dans la mise en œuvre des projets et imposer des priorités plus politiciennes qu’humanitaires. Comme il se doit, les institutions sont conviées à visiter les projets, et sont invitées quand sont organisés des événements, mais aucune de ces visites n’est gratuite et si un barème officiel existe, il est généralement servi à la sauce arrangée (le même officiel demandera que vous le transportiez, mais exigera aussi que vous lui payiez les frais de transport). Si on ajoute les incompréhensions entre la capitale et ses services déconcentrés, la gestion de ces visites peut rapidement devenir ubuesque.
 
Heureusement, pour un quart de mon temps, le travail de chef de mission m’envoie sur le terrain. En ce moment même, je suis dans le Sud pour un marathon de huit jours pour visiter sept sites. Je peux oublier les visites de sous-préfet et autres interférences. Pour le moment.

* Une ONG française assez fantaisiste et lamentablement incompétente pour le moins qui avait transformé des enfants tchadiens en orphelins "destinés" à des familles d’accueil en France. 

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