Algérie: Les pèlerinages de Paula. Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #155

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 05/04/2018 à 08H25, publié le 04/04/2018 à 15H14
Bibliothèque publique d'Oran

Bibliothèque publique d'Oran

© Paula

Paula baigne dans des atmosphères religieuses avec plus ou moins de sérénité

Avec une amie algéroise, nous avons passé quelques jours à Oran pour voir sa fille en poste la-bas*. Elle partage un appartement avec deux jeunes coopérantes. Parce que, d’une part, la coopération dans les ONG françaises ne permet pas souvent de pouvoir se payer un logement individuel, et que, d’autre part, vivre seule en étant femme en Algérie n’est pas impossible mais n’est pas toujours confortable.Je suis maintenant en possession d’une "relique": une aiguille à coudre que m’a emprunté une des colocataires pour percer la statue de la vierge de Santa-Cruz afin de mesurer l’ampleur de la corrosion sur cette sculpture pourtant récemment rénovée. Intéressant de côtoyer cette jeune femme, une Sœur, qui après huit ans de noviciat s’interroge sur ses vœux définitifs. Pour se moment, elle se consacre aux travaux de restauration de la basilique et court tous les jours une heure sur le front de mer quelque soit le temps.
ND de Santa Cruz

ND de Santa Cruz

© Paula
L’autre colocataire, volontaire de la Délégation Catholique pour la Coopération, le service du volontariat international de l’Église en France, anime le centre aéré et la bibliothèque aéré du centre Pierre Claverie, du nom de l’évêque d’Oran assassiné en 1996 pendant la décennie noire. On respire bien dans ce centre implanté dans un quartier populaire. Cette immersion catholique s’est terminée par une paëlla chez des Frères espagnols. L’un d’eux est réputé pour ses sorties du vendredi ; elles ont commencé avec ses étudiants en espagnol et rapidement, se sont élargies aux jeunes et moins jeunes du voisinage, pour des sorties plage l’été et des balades dans la campagne en mauvaise saison. Ce vendredi près de quatre-vingt personnes l’avaient suivi sous la pluie pour baguenauder dans la forêt et manger un couscous chez l’habitant. On me taxe souvent d’être une bouffeuse de curés, mais je reconnais volontiers avoir fait de belles rencontres chez les prêtres catholiques en Algérie, dont je respecte le positionnement tranquille dans la sphère sociale sans velléités d’évangélisation. Ils sont globalement bien acceptés par la population et les autorités. Certes depuis l’Indépendance des églises sont devenues mosquées ou bibliothèques publiques comme l’église principale d’Oran mais  - je ne sais pas si c’est toujours le cas - en 2000-2005, on pouvait écouter la messe dominicale sur la radio nationale algérienne en français.
 
Des mouvements évangélistes perturbent par moment l’équilibre des relations en créant de sérieux amalgames. Ces évangélistes draguent du côtés des migrants mais aussi parfois des Kabyles. Et ça coince. 
Centre soufi à Oran 

Centre soufi à Oran 

© Paula
Le lendemain, nous sommes allées visiter la zawiya soufie de Mostaganem, une ville à deux heures d’Oran. Mis au rencard pendant longtemps - alors que l’émir Abdelkadder,  un héros national, était un de leurs penseurs, les soufis ont maintenant droit de cité et surtout de paroles en Algérie, sous la protection de Bouteflika. Le Président algérien a été décrit par des diplomates américains comme "sunnite le jour et soufi la nuit" dans des câbles qui ont été publiés par  WikiLeaks – mais là, nos diplomates se sont mélangés les pinceaux puisque la grande majorité des soufis sont des sunnites. Un jeune homme très affable nous a promenés dans le jardin de la zawiya. Il a évoqué quelques principes soufis, sans trop insister. Le centre nous intéressait car il accueille des stagiaires en permaculture. Le jardin est admirable et paisible, les vaches, encore à l’étable en raison du froid, mangent l’herbe coupée et diverses volailles engraissent la terre de leurs déjections. C’est beau comme un derviche dans sa ronde! 
Voile féminin traditionnel de GhardaÏa (Al hayak) ou "suaire" selon Paula 

Voile féminin traditionnel de GhardaÏa (Al hayak) ou "suaire" selon Paula 

© blida.vision
Quelques jours plus tard, Marco et moi sommes partis dans la région du M’Zab dont la ville principale est Ghardaïa. Les deux premiers jours, je me suis promenée avec plaisir dans les vieilles villes, écoutant des guides enthousiastes nous raconter les pourquoi et les comment des villes mozabites. A les entendre, l’ibadisme (courant religieux en lien avec le Sultanat d’Oman, l’île de Djerba et la Lybie) représenterait le summum de la sagesse.  Le deuxième soir nous avons été assister à une fantasia, histoire de capter l’humeur locale, et j’ai ressenti un profond malaise. Dans la foule joyeuse se tenaient des spectres, les mêmes que j’avais aperçus dans les vielles villes aux ruelles tortueuses et toutes fermées au regard de l’étranger. Ces spectres, ce sont les femmes. Je les appelle les "n’ont-qu’un-œil".
 
Alors, j’aurais pu rire en trouvant cette photo de Mozabites blessés lors d’émeutes en 2015 (les Mozabites sont une minorité, et ils en avaient eu assez des mauvais traitements que leur faisaient subir la police). Je me suis dit, au moins, ces hommes ont expérimenté quelques jours l’inconfort des "n’ont-qu’un-œil". Encore aurait-il fallu leur imposer de porter, comme leurs femmes, un voile tenu sous leur gorge par un poing serré (j’ai essayé et supporté moins d’une minute).

*voir Nomad’s Land #153
Mozabites blessés...  

Mozabites blessés...  

© Tamurt

 *voir Nomad’s Land #153
 
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