Le cubain Alexander Abreu à Paris: l'improbable et inratable concert!

Par @Culturebox
Mis à jour le 28/10/2017 à 23H44, publié le 28/10/2017 à 17H52
Alexander Abreu à Paris

Alexander Abreu à Paris

© nathadread pictures

Un concert de la star cubaine Alexander Abreu est un privilège pour tout amoureux de la musique latine! Mais assister à l'une de ses performances explosives dans une salle minuscule relève du miracle pour les fans. C'est pourtant ce qui s'est passé l'autre mardi au "Folies Pigalle" à Paris, une performance déjà entrée dans l'histoire. Le lendemain, Abreu nous a accordé une interview.

Quand la nouvelle de ce concert a commencé à bruisser sur les réseaux sociaux il y a trois semaines, les fans de musique Latine ont du se pincer pour y croire. Alexander Abreu, le  nouveau roi de la musique cubaine et sa machine à danser, son orchestre, Havana D’ Primera, allaient venir à Paris. Certes une belle nouvelle, mais dans une salle minuscule du nord de Paris, le Folies Pigalle, charmante mais d’une jauge de seulement 400 places. 
Mais pourquoi ce fantastique showman habitué aux foules des stades et des salles immenses tout autour du monde avait-il accepté cette date? Incrédulité, et surprise, dans la tête des amoureux du genre. Ce n’était pas possible, y' devait y avoir erreur!
Mais les fans du premier cercle se souvenaient que de temps en temps, de plus en plus rarement,  Abreu osait jouer dans une salle aux dimensions réduites, pour retrouver au plus proche son public, alors…
Malgré tant d’incrédulité, les quelques quatre cents billets se sont envolés comme des feuilles mortes en automne. Plus une place. On ne sait jamais, c’était peut-être vrai...
Deux heures avant le show, sur les trottoirs de Pigalle, la foule des grands jours, compacte et enthousiaste, avec des têtes de gagnants à la loterie. Ce sentiment d’être un privilégié. Hier, se racontait-on dans la file d’attente, Abreu était devant 15 000 personnes en Angleterre, demain il serait en Allemagne pour un concert géant, mais ce soir, et rien que ce soir, le petit miracle de pouvoir assister aux premières loges, dans une proximité en temps normal impossible, au concert le plus explosif de musique cubaine qui se puisse voir actuellement, non, décidement, c'était trop beau!
Dans la salle, une heure avant le concert, on n’aurait pas pu faire rentrer une personne de plus. Balcon bondé et dans la fosse, une foule compacte et déjà joyeuse. Impression des grands soirs, électricité palpable, voix fortes de fête et partout des sourires d’oreille à oreille. Et chacun de se demander comment quinze musiciens allaient tenir sur scène aussi petite.
Alexander Abreu (Cienfuegos, 1976) est devenu, sur scène et dans les bacs, depuis une petite dizaine d’années, un véritable phénomène du genre. La recette de son succès est à la fois simple et complexe: un big band impressionnant d’énergie et de précision, des mélodies subtiles et surprenantes et un rythme irrésistible qui entraînent tous les pieds et tous les corps dans la joie pure de la danse. Voilà le menu de luxe qui était proposé par la production dans cette petite salle. Un festin intime. Je laisse Abreu vous raconter la suite:

Quand je suis arrivé à la balance, et que j’ai découvert cette salle minuscule, j’ai eu envie de m’échapper en courant (rire). Mais quand, deux heures plus tard, le concert a commencé, et que j’ai ressenti l’énergie folle de ce public face à moi, ces yeux pleins des larmes de l’émotion et ces sourires partout, j’ai fermé les yeux. Il y avait tant d'amour. J’ai imaginé alors que j’étais dans une salle immense, à Cuba, pleine de fans. Quand j’ai ouvert les yeux, et que nous avons attaqué la première mesure, j’ai immédiatement compris que je n’oublierai jamais cette soirée.

Le public non plus n’oubliera pas cette soirée. Deux heures d’un show volcanique sur une scène étroite et bondée, où les succès, comme La Vuelta al mundo ou Rosa la Peligrosa, s’enchaînèrent dans un rythme qui jamais n'a faibli. Tout le catalogue de la rythmique cubaine y est passé ou presque. Rumba, timba, songo, salsa, son; les spécialistes apprécieront! Abreu, trompettiste passé au rôle de chanteur-leader, chante avec une vigueur contagieuse et solaire, mais il le fait comme un trompettiste, même précision des mélodies, mêmes attaques, même découpage. Abreu est un musicien savant. Un savant sur scène.
La petite foule des élus chanta avec Abreu parce qu’ici tout le monde connaissait ses paroles. Le public dansa, malgré l’exiguïté des lieux, avec une impression partagée de catharsis sauvage et vivifiante. Chaleur tropicale dans la salle. Comment oublier ce final de feu où l'imposant Abreu, transpirant comme un lutteur de sumo, descendit dans la foule en transe au son du légendaire Me dicen Cuba, pour une apothéose de rêve?
Au bout du voyage, quatre cents spectateurs sont restés longtemps sur le trottoir, comme si personne ne voulait partir, comme si chacun avait besoin de dire et de raconter ce qu’il venait de vivre: un concert de rêve, un show inoubliable et déjà historique pour quatre cents veinards conscients de leur chance.  
Alexander Abreu, le lendemain matin, juste avant de décoller pour l’Allemagne, nous a accordé l'une de ses rares interviews. Voix brisée, une fatigue profonde et des tonnes d’émotion derrière ses mots, comme si la fête brûlante qu’il avait offerte la veille aux parisiens l’habitait encore après l’avoir totalement vidé de son énergie.

Q : Dans les années 2000 à Cuba, je me souviens que le hip-hop avait remplacé pour la jeunesse, la salsa. Puis ce furent les années 2010, avec la vague du cubaton. On n'entendait plus que ça dans les discothèques. Mais aujourd’hui, alors que personne n’aurait parié sur cette renaissance, la musique cubaine, la salsa, la rumba , le son ou la timba, ont repris le devant de la scène, en puisant et s’inspirant des racines les plus pures de la culture traditionnelle cubaine. Comment expliques-tu ce retour ?

R : À cette époque la musique cubaine n’avait presque aucune visibilité internationale. Les réseaux sociaux n'éxistaient pas. Ce sont eux qui ont tout changé. C’était pratiquement impossible d’exporter notre musique et de la faire entendre à l’étranger. Les maisons de disques locales ne vendaient presque rien, que ce soit en France en Allemagne, ou même à Cuba. L’embargo qui frappait Cuba ne permettait pas une diffusion qui nous aurait permis de répondre au succès du hip-hop et du Cubaton. Il était pour nous impossible de sortir de notre pays. Aujourd’hui, tout a changé grâce aux réseaux sociaux. Et grâce à eux, le monde entier reçoit instantanément nos propositions et nos produits. C’est là une des explications principales de ce retour de la Timba et de la musique cubaine sur toutes scènes du monde. Il y a aussi une autre explication: notre conception de la musique et notre exigence. Nous avons choisi de fusionner plusieurs influences, et le résultat est parfois difficile à comprendre rythmiquement, comme si notre musique nécessitait une connaissance élevée pour saisir ce que nous proposons. Aujourd’hui si la musique cubaine connaît un tel succès, c’est qu’elle a été capable de repartir chercher l’inspiration dans les racines les plus pures et les plus authentiques de la musique traditionnelle cubaine, une musique qui a été inventée par des musiciens qui n’avaient pas de formation autre que celle de la rue et des rencontres. Nous avons retrouvé nos racines pour faire danser le public.

Q : Peux-tu nous raconter cette époque ou tu as fondé Havana D' Primera, quand tu as dû aller voir tourneurs et producteurs et que tu leur as vendu un projet musical qui comptait 15 musiciens sur scène?

R : En fait, Cuba n’a jamais pu vraiment aider financièrement la naissance de Havana D' Primera. Personne là-bas n’y croyait vraiment. Pour tous les producteurs de l’époque (2005) c’était un fait avec lequel il fallait faire. La musique cubaine était en totale décadence. Et face à nous, le Cubaton avait beaucoup d’énergie, beaucoup de force. Il suffisait alors de trouver un jeune chanteur avec une belle gueule, de le lancer sur le marché et ça marchait. A tous les coups. En tout cas financièrement. Et comme les gens ne se sont mis à ne plus écouter que ça, puisqu’on ne leur proposait rien d’autre, et bien c’est toute cette logique industrielle que Havana D' Primera a réussi à défaire en faisant l’exact opposé de ce qu’on entendait alors partout. Et enfin on a pu construire une musique qui soit vraiment l’essence de notre île, et qui s’y écoute. Je me souviens, qu’il y a une dizaine d’années, nos fans en Allemagne et en France étaient très nombreux, tandis qu’à Cuba, d’où nous sommes, personne ne voulait nous écouter tant les habitudes d’écoute chez les jeunes accaparés par le cubaton et le hip-hop étaient difficiles à changer.

Q : Comment peut-on qualifier ta musique? Il y a certes une puissante trame traditionnelle plongeant dans le son ou la rumba, mais tu as choisi d’allier ces styles avec d’autres, beaucoup plus éloignés de la tradition?

R : Je  fusionne, tu as raison, des styles. Mais je n’en fait pas des chansons commodes, faciles à écouter. Chacune de mes chansons a un style très défini, clair, marqué. Et sur cette base, j’ajoute d’autres saveurs. Mais j’essaie de ne jamais perdre de vue la base rythmique du style que j’ai choisi dans le répertoire traditionnel.

Q : On dit de ta musique que c’est de la timba? C’est quoi la timba?

R : C’est un mélange de poésie urbaine avec des rythmes afro-cubains et une base qui vient du son.

Q : Puisqu’on parle de tes influences, on ne peut pas ne pas mentionner le grand Juan Formell. Je crois savoir que c’est une référence absolue pour toi?

R : Absolument ! Une influence capitale! Juan Formell fut le premier à imaginer que cette nouvelle musique pouvait se faire. C’est lui, avant tout le monde, qui a été chercher les racines de notre musique pour créer, à partir d’elles,  un nouveau style, très dansant, très simple mais avec beaucoup de force rythmique et dramaturgique. Le travail qu’a réalisé Juan Formell tout au long de sa vie de musicien nous sert aujourd’hui à tous.

Q : Comment vois-tu le public français?

R : Le public parisien est l’un des publics les plus forts qui existent dans le monde de la musique cubaine, l'un des plus généreux, mais aussi l'un des plus exigeants. A Paris, le public est préparé, il a un niveau culturel très élevé. Quand on arrive avec de la musique dansante, au début ça fait un peu peur, ça intimide presque. Mais grâce à cette richesse, je peux me permettre de mettre dans mes concerts, du jazz ou d’autres choses, car je sais que ce public va me comprendre et me suivre. Et quand je vois aujourd’hui de quelle manière incroyable le public parisien répond, je me dis que nous avions raison d’oser autre chose. Paris est l’une des villes du monde où j’aime le plus jouer.

Q : Parlons un peu de tes paroles, maintenant, je crois c’est un aspect très important de ton succès. Elles ressemblent à des chroniques urbaines, parfois presque à un journalisme musical. Dans des chansons comme Rosa la Peligrosa ou Siempre si, ce sont des histoires simples et justes, que tout le monde comprend. C’est ça la signature Abreu?

R : Oui, c’est ça! J’essaie d’écrire, avec mes chansons, des mots qui touchent le maximum de gens. Je crée des chansons-refuges, des chansons qui peuvent t’expliquer ce qui t’arrive et te dire que d’autres vivent aussi ce qui t’arrive. Des chansons qui peuvent te faire sentir bien, heureux, joyeux. C’est un monde très dur dans lesquels nous vivons actuellement, je ne t’apprends rien, alors si je peux réjouir les cœurs, et créer des moments de bonheur, de danse et de fête, je crois que je fais bien mon boulot.

Q : Dans tes chansons, derrière la joie contagieuse et irrésistible, il y a aussi, pour ceux qui comprennent, de nombreuses références à la religion Yoruba. La Santeria est très puissante à Cuba. Je crois savoir que tes influences religieuses viennent de la religion Lukumi. On dit de toi que tu es fils de Changó et Yemaya? C’est bien ça?

R : Yemaya et Changó! Oui, tout à fait. Je suis fils  de Yemaya et de Changó. Ce sont des patrons, des signes, des images, et beaucoup d’autres choses, mais il me faudrait plusieurs heures pour l’expliquer. Yemaya est une sainte très musicale, et en même temps c’est la sainte de l’eau, de l’océan et des rivières. C’est une des saintes les plus vénérées du panthéon Yoruba. Et Changó, lui, c’est le roi de la musique. Il est très lié à ma façon de vivre. L’un et l’autre influencent ma musique et m’accompagnent tout au long de ma vie.

Q : Comment va Cuba après le passage de l’ouragan Irma?
 
R : Ça a été très difficile, mais nous les cubains, sommes habituées à tomber et à nous relever. Nous savons vivre avec peu et nous sommes habitués à faire beaucoup à partir de presque rien. Mais parmi les pays affectés, c’est sûrement Cuba qui a le plus rapidement récupéré. Peut-etre grâce à cette particularité combative du peuple cubain. 

Q : Tu as des projets en cours? Peut-être un futur disque en préparation?

R : Je suis en train de préparer un nouveau disque de Havana D’ Primera, et en même temps, je vais sortir un disque comme trompettiste. Plus classique. J’ai envie aussi de jouer de mon instrument.

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