Cinéma. "Tesnota, une vie à l'étroit", du russe Kantemir Balagov: naissance d'un grand cinéaste

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 07/03/2018 à 16H56, publié le 06/03/2018 à 12H00

Le premier film d'un tout jeune réalisateur, éblouissant par le traitement de son sujet autant que par sa maîtrise cinématographique.

Une famille modeste, de confession juive, dans le Nord-Caucase. La mère tient une petite épicerie, le père est garagiste, il est aidé par sa grande fille, Ilana, qui aime la mécanique. C'est par les fiançailles du cadet, David, que s'ouvre le film. Quelques proches et amis ont été invités pour un dîner de fête et de tradition, il faut se serrer, la salle à manger n'est pas grande, l'ambiance entre-soi est joyeuse mais feutrée, pas d'éclats. Ilana et David se sont retrouvés dehors avant le repas pour partager une cigarette, leur complicité est d'une étroite proximité, peut-être le souvenir d'une ancienne relation incestueuse. Ilana est une jeune femme extravertie, toute en brute séduction derrière ses airs de garçon manqué. Et c'est en être qu'elle voudrait libre, qu'elle a choisi pour petit ami Zalim, un pompiste mal dégrossi, la relation ne plaît guère à la famille: un oisif qui, surtout, appartient aux Kabardes qui sont musulmans et dont certains voudraient se libérer du joug russe comme l'ont vainement tenté leurs voisins de Tchétchénie.
La nuit qui suit, les fiancés sont enlevés, ils ne seront libérés que moyennant paiement d'une rançon. La communauté ne se montrant que peu solidaire, en tout cas timidement disposée à mettre la main au portefeuille, les parents consultent un prêteur sur gage impitoyable avant d'imaginer un autre plan dont leur fille ferait les frais. Le kidnapping réveille les antagonismes au sein de la famille, surtout la frustration d'Ilana qui considère que son frère lui a toujours été préféré. Provocation ou dépit, elle multiplie les virées chez Zalim, bien que les beuveries qu'il organise avec ses copains soient l'occasion douloureuse pour elle (et pour le spectateur) de se repaître de vidéos glorifiant un djihadisme d'une violence insoutenable, accessoirement d'ignobles propos antisémites. Entre la tribu à laquelle sa mère voudrait qu'elle appartienne et les distorsions de sa liaison amoureuse qui n'annonce pas du tout une émancipation, c'est d'un étau qu'elle doit se libérer.

Chef d'œuvre

Impressionnante narration appuyée sur un fait divers de la fin des années 90. Pour poser, en filigrane une double question: doit-on tout faire pour sauver un proche? L'appartenance (le sacrifice) à une communauté religieuse, sectaire, est-elle une astreinte inéluctable? Mais si l'on est constamment frappé par la virtuosité du scénario, on l'est plus encore par sa mise en images, en film. En russe, tesnota signifie exiguïté, confinement. Les personnages étouffent en effet dans leurs schémas qu'ils croient immuables, mis en scène dans des cadres cinématographiquement eux-mêmes oppressants. Un format carré (1:33), fréquemment recadré par des éléments de décor, l'enfermement est aussi plastique dans ses couleurs, ses lumières, le soin du son. Kantemir Balagov n'a que 26 ans, quelle personnalité, quelle maîtrise! Déjà dans ce premier long-métrage des plans d'anthologie. Il a été l'élève d'Alexandre Sokourov, leurs styles sont différents, mais ce nouveau prodige devrait lui aussi rejoindre le panthéon du cinéma russe qui n'a cessé de surprendre et ravir depuis un siècle.
Ce talent nouveau n'aurait peut-être pas paru aussi évident sans la contribution de son actrice principale, Daria Jovner qui est le pivot du film qui aurait pu porter en titre le nom de son personnage. Solaire autant que secrète, elle est elle aussi une révélation qui ne peut rester sans lendemains, sa prestation montre qu'elle pourrait tout jouer.
Tesnota? En français de cinéma: chef d'œuvre.
 
Tesnota, une vie à l'étroit - Kantemir Balagov (Russie) - 1h58

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