Cinéma. "Les bienheureux" de l'algérienne Sofia Djama: une cicatrice intérieure

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 28/12/2017 à 22H25, publié le 12/12/2017 à 12H00

https://videos.francetv.fr/video/NI_1139395@Culture

Comment dire, comment faire dans une société algérienne qui s'accommode de ses traumatismes dans les petits arrangements. Implacable tour d'horizon par une jeune et vraie cinéaste.

Étrange indice d'un film de complet désenchantement cette cicatrice sur le cou de Feriel, qu'elle cherche à dissimuler, terrible surtout. Cette jeune fille, aujourd'hui rigolote qui ne s'en laisse pas compter, avait à peine 10 ans quand elle réchappait d'un massacre qui avait fait 400 morts. C'était pendant la guerre civile algérienne des années 90 qui avait coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes. Des années de braise qui ont laissé prostré son père qui ne peut se remettre du suicide de son épouse torturée par de fanatiques islamistes.
Qui sont ces Bienheureux, comme s'amuse le titre qui voudrait dire le contraire?
On est en 2008. Amal (Nadia Kaci) et Samir (Sami Bouajila) fêtent leur vingtième anniversaire de mariage. Elle est prof à la fac, il est médecin libéral et libéré pour, à l'occasion, pratiquer un avortement clandestin. De la petite bourgeoisie, ils étaient, il y a 20 ans aussi, en 1988, dans les rues pour réclamer assez violemment et obtenir une démocratisation d'un système verrouillé. Ces 88ards sont désormais installés, comme les 68ards français, également installés, leurs engagements et radicalisme sont désormais simple nostalgie, les illusions sont derrière. Faut dire qu'il faut faire avec une société ici chroniquement sans règles, les petits arrangements font loi.
Donc voilà ce couple quadra en route pour festoyer. Un apéro chez un ami avec deux femmes amies de passage à Alger car elles ont choisi: l'exil. On brode sur les souvenirs en écoutant Léo Ferré et Fela Kuti, on se dispute déjà un peu. Ensuite, trouver le bon resto n'est pas simple, désolé madame, on ne sert pas d'alcool aux femmes. Pendant ce temps-là, leur fils, paresseux à l'Université, traîne avec Feriel, la jeune fille rigolote à la cicatrice et d'autres potes. Echantillon divers d'une jeunesse déboussolée sans le savoir : on s'oublie dans le shit et l'alcool, à moins qu'on se revendique musulman radical, plus par provoc que par conviction. Les parents, Amal et Samir, ont enfin trouvé une table. C'est dans un luxueux club international aseptisé qu'ils feront le constat de leurs incompatibles différences: rester et s'arranger d'un air pollué ou partir espérer – sans garantie – mieux respirer ailleurs.

Empathie pour un désastre

Quel est ce pays qui est le mien? se demande Sofia Djama, la réalisatrice d'un film tranquillement écœuré.
Elle a presque le jeune âge, en tout cas les cicatrices de Feriel (excellente Lyna Khoudri), la rigolote miraculée, une génération algérienne qui n'a pas compris les absurdes violences d'une guerre civile dont personne n'aurait vraiment fait le deuil. Laissant une société intranquille, écartelée entre des racines que chacun voit à sa porte, un islamisme rampant (prudent) et les tentations du village mondial sans âme organisé par le GAFAM, quand Alger, la blanche, est pourtant montrée comme un personnage qui pourrait mettre tout le monde d'accord.
Si le tableau est tristement noir, il est aussi gai dans sa façon qui ne s'encombre pas de pathos, il est l'œuvre d'une vraie cinéaste qui sait faire pour dire noir, blanc, noir et blanc.

Sofia Djama invitée de l'Émission:

 

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