Cinéma. Magnifique "La belle" (1969) du lituanien Arūnas Žebriūnas: je serai la plus innocente pour aller danser

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 22/08/2018 à 16H19, publié le 21/08/2018 à 12H00

https://videos.francetv.fr/video/NI_1256649@Culture

Oui, elle est belle, cette innocente enfant et ce film oublié est extraordinairement beau.

"La belle", c’est d’abord un jeu. Un enfant danse au milieu d’un cercle formé par ses camarades assis par terre qui vont élire le ou la meilleur(e). À ce procédé enfantin de séduction, c’est toujours Inga qui gagne, on la courronerait nous aussi au vu de ce premier plan magique où la fillette blonde comme les blés danse en légère contreplongée, jetant de temps à autres des clins d’œil à la caméra qui tourne en même temps qu’elle. Elle joue, elle joue à la princesse, comme dans ses contes de fée. Innocente un rien malicieuse, elle ne sait pas encore vraiment ce qu’est la beauté, en tout cas à quoi elle peut servir. Pour Inga la référence de la beauté c’est sa mère, en effet très belle: elle est la plus belle, comme Blanche-Neige, d’ailleurs cette maman n’a-t-elle pas rapporté des pommes du marché?
L'étonnante gamine est dégourdie et lit en cachette Les Trois Mousquetaires! Tous ses copains et copines sont des êtres libres, eux aussi, gambadant dans les rues sans inutile surveillance. Ainsi, en allant chercher du lait, Inga découvre un chien en arrêt devant une jetée: un pêcheur lui apprend que le malheureux attend son maître pourtant noyé là il y a 3 mois. Beauté de la fidélité.
Mais voilà qu’arrive un nouveau garçon dans le quartier. Il est étrange, malpoli et fume. Sa poésie brute de révolte est ailleurs. D’un fagot de brindilles dont on fait les balais, il prétend qu'il donnera de jolies fleurs violettes. Mais surtout, il remet en cause la suprématie d’Inga "Tu es laide avec tes vilaines taches de rousseur!" La sentence émeut aux larmes la fillette mais l’interroge sur le sens de cette valeur, au point qu’elle investigue dans un salon de beauté où elle découvre que les grandes, pour être belles, se prêtent à des procédés et artifices peu confortables.
Un vieil homme habillé de noir, assis devant les ruines de ce que fut la maison de son enfance, rasée pour un nouveau projet collectif lui confie: "La vérité est parfois plus amère que le mensonge". Beauté du philosophe.
Inga confesse son malheur à sa mère, triste elle aussi, car elle attend depuis longtemps le signe du retour improbable d’un mari qui est parti. Mais maman console: "Le bonheur n’appartient pas qu’aux belles, les laides se marient aussi…" Beauté d'une maman.

"Elle danse comme un flocon de neige!"

Voilà une petite merveille de cinéma et… de résistance. Sous des allures de conte innocent pour et par des enfants, le film est une charge discrète et poétique contre le joug de l’URSS qui occupe alors la Lituanie. Liberté débridée de l’enfance face à l’inquiétude triste de ceux qui s'accomodent de leur malheur en attendant, espérant des jours meilleurs: la mère, le vieil homme, le jeune intrus du quartier, et même ce pauvre chien orphelin. La pépite est d’abord portée par la petite Inga Mickyté, un trésor de naturel et de grâce, jamais de minauderies, une vraie présence naturelle. Paradoxe, le scenario la décrit comme une laide fillette puisqu’à l’époque les taches de rousseur disqualifiaient la beauté… La parabole sur la beauté n’en fonctionne que mieux, suggérant - sans donner de leçon - que la beauté n'est pas une affaire de mode, que la lumière intérieure est plus décisive que celle du corps.
La beauté, c'est une question de point de vue. Ainsi une petite fille "laide" devient belle par la séduction de sa danse, de son âme et, surtout, par le regard des autres.
La qualité cinématographique accompagne la fausse comptine. Déjouant le charme un peu désuet des techniques de l’école soviétique de l'époque, Žebriūnas se révèle virtuose de la caméra et de la mise en scène, privilégiant le mouvement et le plan-séquence. Il s'amuse des symboles, paraphrase et se moque des héros alors mis en scène par le cinéma officiel en célébrant une liberté des esprits et de la fantaisie qui aujourd'hui n'est plus même de mise dans nos démocraties occidentales pasteurisées.
Il y a des films beaux. Beaucoup. Mais des films qui exaltent à ce point une pure beauté, c'est très rare.
La belle + © ED Distribution

La belle (1969) - Arūnas Žebriūnas (Lituanie) -1h06