"Alleluia": du sang, de la sueur, des larmes, du Welz. "Mercuriales": amitiés amères de jeunes femmes d'aujourd'hui.

Des mots de minuit
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 28/11/2014 à 07H52, publié le 25/11/2014 à 18H01
cinoche2611 mix © Panique / Radar Films / Savage Film / One Eyed / Versus - Shellac

10 ans après "Calvaire" et quelques mois après "Colt 45", Fabrice Du Welz revient avec "Alleluia", film inspiré des Lonely Hearts Killers, ce couple de meurtriers qui a défrayé la chronique aux USA, fin des années 40. Film d'horreur humaine, tragédie sanguine, mélodrame passionnel, choc émotionnel. Virgil Vernier, lui, est un habitué du documentaire. Avec "Mercuriales" il se risque à la fiction.

Alleluia - Fabrice Du Welz - Belgique - 1h30
par Rosario Ligammari

On les appelait les "Tueurs aux petites annonces". Connus sous le nom de Raymond Fernandez et Martha Beck, ils se sont rencontrés fin des années 40 via des petites annonces de cœur avant de filer le grand amour. Ils vécurent a priori heureux, n'eurent pas d'enfants mais beaucoup de morts sur le dos: 17 meurtres de femmes au compteur. En 1951, fin du massacre: c'est la chaise électrique qui brisera une bonne fois pour toutes le cœur de ces amoureux sanguinaires. Les fesses entre deux chaises, le mélodrame et l'horreur, Fabrice Du Welz les fait renaître dans son film "Alleluia", en les rebaptisant Michel et Gloria. Michel (glaçant Laurent Lucas) rejoue le gigolo qui escroque des femmes en manque d'amour, juste avant de disparaître dans la nature comme s'il n'était qu'un fantasme de passage. Gloria (brûlante Lola Duñas) est au départ une proie de Michel parmi tant d'autres qui va trop s'attacher à lui jusqu'à devenir la complice de ses manigances et se transformer en meurtrière. Elle a en effet beaucoup de mal à supporter, évidemment non pas que Michel trompe ces femmes pour de l'argent mais qu'il la trompe, elle, victime de ses sentiments. Une fois le twist lancé (le plus détraqué des deux n'est pas celui qu'on croit), le drame peut se mettre en marche pour appuyer sur le point de bascule entre l'amour fou et la folie amoureuse.
Alleluia 03 © Panique / Radar Films / Savage Film / One Eyed / Versus
Les "aventures" de ce couple romantique et romanesque ont déjà fait l'objet de plusieurs pièces de théâtre et de films ("The Honeymoon Killers" de Leonard Kastle, en 70; "Carmin Profond" d'Arturo Ripstein, en 97...) mais Du Welz ne verse pas dans le remake, moins obnubilé par l'idée de reprendre à la lettre une histoire vraie que par le fait de raconter une vraie histoire, universelle. S'il zoome sur ces corps en mouvement, c'est avec l'ambition d'en extirper un plan large, très large même: la jalousie maladive, d'ordinaire refoulée, éclate ici à coup de sang et de sanglots, de lame et de larmes, comme une catharsis, comme si l'amour était plus fort que tout et que le monde autour pouvait crever au nom de la passion. Le premier court de Du Welz s'intitulait ironiquement "Quand on est amoureux c'est merveilleux" (Edith Le Mercy prononce d'ailleurs cette réplique en clin d'œil dans "Alleluia"): la formule aurait pu être reprise ici, à ceci près qu'il aurait fallu évidemment remplacer "merveilleux" par "destructeur". On souffle un coup.
Alleluia 01 © Panique / Radar Films / Savage Film / One Eyed / Versus
Si Du Welz opte pour une narration programmatique et linéaire -découpage en actes (d'amour et de mort), rituels vaudou en interludes et en guise de transitions, crescendo dans l'hystérie- c'est pour mieux y glisser des parenthèses imprévisibles, s'affranchissant ainsi du naturalisme morbide pour embrasser des moments de lyrisme (le chant macabre, les transes au coin du feu) ou de cauchemar halluciné (incarné par les images mentales de l'héroïne dans une séquence-clef).
"Alleluia" annonce plusieurs transitions dans la filmographie de Fabrice Du Welz. D'abord, le changement de son chef op' star Benoît Debie ("Irréversible", "Innocence", "Vinyan" "Spring Breakers"...), indisponible pour cause de tournage du prochain Wim Wenders; c'est le non moins excellent Manuel Dacosse ("Amer"; "L'Etrange Couleur Des Larmes De Ton Corps") qui se charge de traduire en images l'atmosphère des fantasmes et délires du réalisateur méticuleux. Ensuite, dans le fait de déboucher sur un film plus serein -paradoxal face à un sujet pareil- avec une mise en scène plus économe (l'importance des hors champs, les effets moins démonstratifs), d'où émane une certaine pureté entremêlée à la poisse et à la sensualité de l'image granuleuse -le film a été tourné en 16mm. Enfin, dans l'écriture et la direction au cordeau de ses personnages -en plus des héros et victimes, on n'oubliera pas la performance de la petite fille qui surgit comme un bloc de lucidité nerveuse. "Alleluia" est, comme son nom l'indique, un cri de victoire, un soulagement. Non seulement pour son réalisateur mais aussi pour un certain cinéma "de genre" francophone.
Extrait du film.

https://videos.francetv.fr/video/NI_153521@Culture

Fabrice Du Welz: "Ce qui est décortiqué avant tout, c'est la déconstruction d'un couple dont les victimes deviennent des témoins. (...) J'ai tenté un équilibre, de façon à que ce que ça donne un spectacle engageant, qu'on puisse le ressentir au niveau du cœur, de la tête, du nez, du bide, des couilles, de partout."
L'interview complète du réalisateur ici.
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Mercuriales image dmdm © Shellac
Mercuriales - Virgil VERNIER (France) - 1h44
Elles se sont rencontrées sur leur lieu de travail d'hôtesses des tours Mercuriales, ces imposantes constructions qui dominent le périphérique à l'Est de Paris, totem d'un capitalisme triomphant des années 70. Liza, venue de Moldavie pour s'imaginer une vie meilleure, Joanne, une jeune&jolie mais de caractère, qui rêve d'être danseuse, déjà par défaut go-go girl dans un club X. Une amitié simple qui devient indispensable. Comme des jumelles, elles se ressemblent et partagent un bain aussi chaud que leurs tours sont froides. Echanges de désirs, doutes et angoisses, trouver l'amour si possible. Mais les démolisseurs sont toujours à la tâche. Car, en toile de fond, c'est un monde mécanique, anonyme et non sentimental qui les entoure et les empêche.
Comme un Ovni, un film venu d'ailleurs, de très loin, d'une planète cinématographique encore en cours d'exploration. Mercure est la planète la plus proche du soleil, il y fait si chaud qu'on y respire sans doute pas. L'enchaînement décousu des séquences qui mélangent le documentaire et la fiction, le banal et le percutant déconcerte autant qu'il séduit. Sur une petite musique joliment triste d'un tout finalement attachant et rémanent.
RR

https://videos.francetv.fr/video/NI_153599@Culture

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Sortie également cette semaine de "The search", de Michel Hazanavicius.
sur desmotsdeminuit.fr mot à mot avec le réalisateur et sa comédienne: Bérénice Bejo.
 
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