Ciné, cinoche #060814. "Winter sleep"

Rémy Roche
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 12/09/2014 à 21H47, publié le 05/08/2014 à 01H00
Winter sleep image01 dmdm © Nuri Bilge Ceylan

Cannes 2014, "Winter sleep" triomphe. Une palme d'Or parfaite, le film de Nuri Bilge Ceylan a tout bon: scénario, mise en scène, interprétation, photographie et même plus. Un chef d’œuvre.

"Winter sleep" - Nuri BILGE CEYLAN (Turquie) - 3h16
Dans la steppe aride mais magnifique de la Cappadoce turque, Aydin, un sexagénaire comme déjà fatigué de son génie, aride lui aussi, a transformé la maison de ses parents en hôtel. Acteur de théâtre à la retraite, il l'a naïvement baptisé "Othello". Ça dit déjà d'un personnage qui ignore sa prétention.
Le site est époustouflant de beauté, de vastes espaces montagneux, des habitations troglodytes, le ciel gris est à portée de main.
L'hiver va venir, les clients sont rares: un motard routard et un couple de japonais égarés mais curieux de tout. Peu importe, Aydin aime le lieu, ses finances sont confortables, il a des affaires en ville qui vont toutes seules et des locations dans le voisinage. Dont celle souscrite du temps des parents par une famille chroniquement mauvaise payeuse. Le locataire sort de prison, sa femme, la grand-mère, son jeune fils frondeur silencieux qui n'a pas encaissé la visite des huissiers qui ont confisqué la télé, et un frère imam, hypocrite et délicieusement obséquieux.
Aydin laisse la gestion des lieux à ses domestiques qu'il traite sans les voir, occupé à ses nouvelles et nobles occupations: mettre en mots son grand esprit dans des éditoriaux livrés à un magazine local et démarrer une ambitieuse Histoire du théâtre turc.

Danse de mort

Dans ce contexte seigneurial, il y a aussi, Nihal, son épouse, belle et beaucoup plus jeune que lui, d'ailleurs elle lui parle comme à un vieux. L'amour est mort depuis longtemps, on s'arrange d'une paix armée qui va faire long feu, la nonchalance, la suffisance et l'égoïsme ne peuvent plus durer.
Mais c'est Necla, la sœur d'Aydin, qui ouvre le bal des déchirements. Elle est en résidence après un divorce qu'elle a du mal à digérer. Elle pointe la facilité et le conformisme des sentences de son frère, c'est violent.
La danse de mort se poursuit avec Nihal qui, excédée mais enfin libre, crache ses quatre vérités à son mari, c'est dramatique.
Lâche et peu téméraire, Aydin choisit la fuite.
Winter sleep image02 dmdm © Nuri Bilge Ceylan
Chuchotements puis cris

Nuri Bilge Ceylan convient qu'il s'est inspiré de Tchekhov, il manie et croise les thématiques du dramaturge russe: une petite bourgeoisie peureuse, le mal, le déclin des valeurs et l'injustice sociale, et donc une mélancolie. Il a aussi pensé aux grands élans shakespeariens et l'irruption des impossibilités. Mais c'est surtout à Bergman qu'il renvoie dans l'intelligence qu'il a à mettre en cinéma les conflits de couple et de famille. Nuri Bilge Ceylan et sa scénariste-épouse, Ebru Ceylan s'amusent: Winter sleep c'est tout le contraire de l'hibernation, la neige et la glace de l'hiver réveillent les flammes, pas seulement dans les cheminées.
Le film est aussi une belle prose, de longues et fortes conversations d'une richesse limpide, elles durent longtemps, une discrète et efficace mise en scène les fluidifie et en fait oublier la durée nécessaire, la grande qualité des interprètes aussi.
Nuri Bilge Ceylan est un cinéaste paysagiste. Winter sleep est une splendeur de décors. Les intérieurs des frileux se réchauffent aux tonalités fauves et dorées. Car dehors, il neige pour de vrai sur l'immensité et sur les oubliés. Gris et blanc, comme un appel divin au retour vers une virginité générale. Improbable.
Winter sleep image03 dmdm © Nuri Bilge Ceylan

https://videos.francetv.fr/video/NI_150351@Culture

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