"Die Dingen die Voorbijgaan", Ivo van Hove signe un impressionnant tombeau de Couperus

Mis à jour le 17/07/2018 à 18H40, publié le 17/07/2018 à 18H32
Die dingen illustration © Christophe Raynaud Delage

Dans ce tableau en clair obscur où, entre l’inexorable fuite du temps et les effets secondaires destructeurs d’un secret de famille enfoui dans un passé qui ne passe pas, des fantômes reviennent hanter les protagonistes, le metteur en scène nous introduit avec brio dans l’atmosphère curieusement délétère de l’écrivain Louis Couperus.

Il est beaucoup question de punition et de châtiment dans l’adaptation du roman de Louis Couperus, Vieilles gens et choses qui passent, que présente pour la première fois en France Ivo van Hove. Aujourd’hui, des expressions comme "châtiment" ou "punition" ont une tonalité quelque peu mélodramatique. Elles sont pourtant essentielles à ce qui se joue dans cette trouble affaire de famille racontée dans le roman de Couperus écrit en 1906. 
Pratiquement inconnu dans notre pays, cet écrivain –  né en 1863 à La Haye et mort en 1923 – est considéré comme un des auteurs majeurs de la littérature néerlandaise. On l’a parfois comparé à Oscar Wilde ou Thomas Mann. Il y a sans doute aussi chez lui quelque chose de Gabriele D’Annunzio ou de Pierre Loti. Mais l’influence la plus frappante dans cette adaptation est incontestablement celle d’Henrik Ibsen. On y retrouve la même obsession pour les fantômes d’un passé qui pèse non seulement sur deux des protagonistes directement impliqués, mais aussi sur plusieurs générations comme entravées par ce qui s’est joué bien des années plus tôt. 
Rien d’étonnant donc si la couleur qui domine ce spectacle est le noir. Tous sont vêtus comme s’ils étaient en deuil, à l’exception d’une tante et de son amant qui vivent loin des Pays Bas, en Italie. Cette opposition entre un Nord austère et un Sud où l’on peut donner libre cours à ses passions ainsi que s’adonner aux plaisirs de la chair est là encore un thème ibsénien. C’est d’ailleurs à Java, colonie néerlandaise, que le crime dont l’ombre imprègne tout le spectacle a été perpétré.

Le temps et la mort

À la fois sobre et élégant, l’espace du plateau dépouillé à l’extrême avec en fond de scène un immense miroir fait penser par moments à un échiquier – comme si les acteurs, assis de part et d’autre sur les côtés, étaient des pièces prêtes à êtres jouées. La présence d’une pendule, dont le balancier égrène les secondes d’un bruit sec dès le début du spectacle, instaure d’emblée une tension dramatique. Cette pendule est aussi un instrument de musique dont joue le compositeur Harry de Wit. 
Le temps et, par conséquent l’âge, compte beaucoup dans cette confrontation ultime avec une histoire ancienne jamais réellement enfouie. Comme si seule la mort pouvait en faire disparaître définitivement les effets. Et encore ce n’est pas sûr, car il y a l’au-delà. "Nous sommes si vieux. Devenons vite encore plus vieux et éteignons-nous", dit Ottilie Dercksz à son amant, Emile Takma, assis à ses cotés. Il a quatre-vingt-dix-sept ans et elle en a quatre-vingt-treize. Tous les jours, ils attendent la mort, installés devant la même fenêtre. Tous les autres protagonistes gravitent dans une plus ou moins grande proximité autour de ce couple. 
Montrer la proximité presque fusionnelle des personnages, la façon dont ils sont tous en quelque sorte imbriqués les uns dans les autres comme s’ils formaient un tout organique est sans doute ce à quoi réussit le mieux Ivo van Hove dans cette mise en scène admirablement servie par les comédiens du Toneelgroepamsterdam

Des comédiens remarquables

Interprétant  Ottilie Dercksz avec un mélange de fatalisme inquiet et d’ironie acerbe implacable, l’actrice Frieda Pittoors est le pivot de cette histoire. Elle est la reine-mère en quelque sorte; celle dont tout est sorti et vers qui tout retourne. À l’autre extrémité du spectre – si l’on ose dire – , il y a le couple que forment Lot, le petit-fils, et Elly, sa cousine et future épouse. 
Le visage compassé de Lot à côté de celui d’Elly rayonnant de bonheur, au début du spectacle, résume parfaitement leur situation. Romancier, essayiste, journaliste désargenté, Lot, âgé de trente-huit ans, choisit d’épouser Elly, pour "être moins solitaire" comme il le lui apprend lors de leur nuit de noce en Italie. À quoi la jeune femme répond qu’il aurait pu trouver des arguments plus palpitants en pareille occasion. 
Sa remarque est d’autant plus saillante que la scène débutée par des jeux érotiques arrosés de champagne et impliquant moult fraises et crème chantilly laissait présager une ardeur autrement soutenue. Là encore, le metteur en scène suggère finement comment dans l’intimité des corps, l’intérêt plutôt mitigé de Lot pour sa partenaire révèle en fin de compte son homosexualité. 
S’il y a une femme dans sa vie, c’est sa propre mère, la fille d’Ottilie. Née il y a soixante ans, mariée trois fois, elle ne jure que par la passion amoureuse. Car le plus étonnant dans ce drame familial particulièrement dense et chargé, c’est la façon dont tous ces hommes et ces femmes quoique vêtus de noir sont travaillés par le désir charnel. Cela va du sadisme d’une tante bigote qui fait castrer ses chats pour ne pas les voir copuler, aux mœurs inquiétantes de l’oncle Anton, pédophile ouvertement assumé. 
Enfin il y a aussi le fait qu’Harold, le fils d’Ottilie, ait été le témoin du drame qui s’est déroulé soixante ans plus tôt alors qu’il était âgé de treize ans. Traumatisé, il se souvient du sang et d’un poignard qui appartenait à son père. Il est une version aggravée d’Hamlet. Tellement désespéré que sa vie entière a été brisée par une incapacité pathologique d’agir. 

Etrangeté déconcertante

De ce tableau gratiné émerge l’idée bizarre d’une rédemption possible dans la mort. Avec, à la clef, l’explication selon laquelle Ottilie Dercksz et Emile Takma auraient expié leur crime en menant une vie sinistre tourmentée par le souvenir permanent de leur acte. Avec en particulier les hallucinations qui troublent régulièrement Ottilie. Précisons à ce propos qu’ils ne sont pas les seuls impliqués dans cette ténébreuse affaire, il y a aussi le médecin Roelofsz, l’autre amant d’Ottilie, auteur d’un faux rapport d’autopsie. 
Cette "punition" endurée de son vivant ne convainc qu’à moitié, il faut bien le dire. D’autant que les intéressés ne souffrent d’aucun remord. Si c’était à refaire, ils se comporteraient de la même façon. Cela contribue à l’étrangeté quelque peu déconcertante de ce texte dont, par ailleurs, Ivo van Hove tire le meilleur grâce à un extraordinaire effet de coagulation où tout semble se tendre et se lier de façon de plus en plus étroite dans un mouvement général, une gravitation aimantée vers l’inexorable issue. 
La mort fait son œuvre. Takma part le premier dans son sommeil. Puis c’est Roelofsz. Quand Ottilie comprend ce qui est en train de lui arriver à son tour, elle émet un son troublant, un râle qui est aussi un long cri guttural. Les acteurs, pris d’une frénésie étrange, tournent de plus en plus vite autour des trois décédés. Une ronde désordonnée, danse de mort un peu folle qui rappelle comment tout du long de la représentation quelque chose n’a cessé de circuler entre eux comme un courant électrique. 
Die dingen 2 © Christophe Raynaud Delage
Une pluie noire s’abat sur le plateau. Serrés les uns contres les autres, il se protègent avec des parapluies. Image marquante, d’une grande force poétique. Comme si ils restaient aimantés encore une dernière fois avant que l’attraction bientôt ne se relâche produisant un effet inverse de dispersion. 
Une brume épaisse envahit la scène. Lot s’égosille. Parle avec Elly. Ils sont désormais loin l’un de l’autre, chacun suit sa voie. La vie continue sans doute. Mais on ne peut s’empêcher, alors que Lot rêve d’un futur où les rapports humains seraient plus faciles, de repenser à cette remarque d’un des personnages de la fratri : "Dans notre famille, on ne vit pas; on a vécu." 
Avec ce spectacle fort réussi, sorte de requiem à la fois enlevé et drôlement sarcastique, Ivo van Hove ne se contente pas de nous faire découvrir un auteur inconnu, il nous offre aussi un très beau moment de théâtre et incontestablement une des meilleures mises en scène présentées dans le cadre de cette édition du festival d’Avignon.
 
 
Die Dingen die Voorbijgaan
d’après Louis Couperus, mise en scène Ivo van Hove, scénographie Jan Versweyveld 
avec Katelijne Damen, Fred Goessens, Janni Goslinga, 
Aus Greidanus jr., Abke Haring, Robert de Hoog, 
Hugo Koolschijn, Maria Kraakman, Majd Mardo, Celia Nufaar, Frieda Pittoors, Luca Savazzi, Gijs Scholten van Aschat, Bart Slegers, Eelco Smits
 

jusqu’au 21 juillet à Avignon dans le cadre du Festival d’Avignon (cour du Lycée Saint-Joseph)