Les adieux triomphaux de Marie-Agnès Gillot, étoile à jamais, à l’Opéra-Garnier

Par @Culturebox
Mis à jour le 02/04/2018 à 16H28, publié le 02/04/2018 à 11H38
Marie-Agnès Gillot à l'Opéra Garnier le 15 mars 2018

Marie-Agnès Gillot à l'Opéra Garnier le 15 mars 2018

© Christophe Archambault / AFP

Ce samedi 31 mars, une des plus grandes danseuses de ce temps, Marie-Agnès Gillot, faisait ses adieux dans l’"Orphée et Eurydice" de Pina Bausch : un événement artistique et mondain.

D'abord, notre sujet France 2 : P. Deschamps, S. Jouve, C. Airaud, J-M. Lequertier, A. Jacquet, P. Torz, S. Testor, V. Castel

https://videos.francetv.fr/video/NI_1213129@Culture


Il faut commencer (presque) par la fin : les saluts. Sous les applaudissements frénétiques après ces deux heures de pure beauté dont Gillot n’est ce soir qu’un rouage, même si, dans sa robe rouge, on ne voit qu’elle.

Donc les deux Orphée d’abord, puisque Pina Bausch, dans sa chorégraphie, réunit en scène celui qui le danse et celle qui le chante : le magnifique Stéphane Bullion et la remarquable mezzo Maria Riccarda Wesseling. Puis Gillot, en rouge, et en noir, Yun Jung Choi : elles se tiennent la main, les applaudissements redoublent. Puis… tous les autres, ceux qui viendront rejoindre Gillot ensuite, l’étoile Emilie Cozette, les premiers danseurs et danseuses, Eve Grinsztajn, Muriel Zusperreguy, délicieuse Amour, fluide et légère, et Vincent Chaillet, magnifique en forgeron de l’Enfer.

Et Gillot va chercher le chef, Thomas Hengelbrock, qui a porté solistes, choristes et musiciens de l’Ensemble Balthasar-Neumann à leur plus haut niveau, l’on ne sait plus alors qui on applaudit ; et Gillot retourne le chercher une deuxième fois, comme pour retarder ce moment si angoissant, tant redouté et (pour nous) tant mérité où elle sera seule en scène devant nous. À affronter ces longues minutes qui sont aussi pour elle. Qui seront, quand le rideau se ferme et puis qu’il se rouvre sur elle seule, TOUTES pour elle. Vingt-cinq minutes de standing ovation ininterrompue.

Les roses rouges pleuvent

Elle seule d’abord, presque en désarroi, ne sachant trop comment se tenir, alors que l’attitude exacte a été son travail, la beauté de son travail, pendant tant d’années. Les roses rouges pleuvent. Elle en ramasse une, la tient et nous regarde, enfin souriante, puis s’assoit, les pieds nus dans la fosse, la rose sur les genoux, rêveuse, hésitante. Et puis (hurlements de joie, vivats et bravos encore plus sonores) les confettis dorés tombent des cintres.

Et Aurélie Dupont la sauve. Aurélie Dupont entre, tenant un bouquet, tenant surtout par la main Paul, quatre ans, son fils, "l’homme de sa vie", qui offre à maman une rose blanche. Gillot serre Paul sur son cœur, étreint Aurélie, étreint la petite chienne Goldie que la gouvernante lui apporte. Paul, Goldie, Marie-Agnès, que se disent-ils ? "Maman, tu étais formidable" ?

Alors, c’est le défilé des amis, des parents, anonymes ou moins anonymes, qu’elle essaie de faire venir sur scène, beaucoup acceptent, certains non, et c’est à chaque fois pour elle (et aussi pour nous) un plaisir nouveau, où l’on reconnaît d’abord Alessio Carbone, avec qui elle dansait il y a moins d’un mois le "Boléro" de Béjart, et puis Laetitia Pujol (en l’embrassant, elle lâche Goldie qui fait un vol plané sous des "Ah !" affolés avant de se relever tant bien que mal, sa maîtresse retenant un fou-rire consterné). Et puis Hugo Marchand, Cozette, Chaillet.

Et puis Brigitte Lefèvre, l’ancienne directrice de la danse. Et la légende Claude Bessy. Et Carolyn Carlson, enthousiaste : c’est après un ballet de Carlson que Gillot a été nommée étoile. La première nomination d’une étoile après un ballet contemporain. Carlson qu’on avait vue derrière nous sauter de joie aux côtés de cette amoureuse de la danse qu’est Juliette Binoche et d’une Charlotte Rampling au sourire éclatant.

Et pendant ce temps Paul joue au football avec les roses rouges. On n’aura pas vu la grande amie de maman, Marianne Faithfull, qui le promène souvent au square.

Avant les ovations, un spectacle marqué par la grâce

À nous faire oublier, ces 25 minutes, tout ce qui a précédé, la beauté de la musique de Gluck, entre Passions de Bach et messes de Mozart. La beauté de la chorégraphie sublime de Pina Bausch, ensembles fulgurants, doloristes, où la troupe de l’Opéra est à son meilleur. La beauté de l’incarnation christique de Stéphane Bullion, Orphée dans des positions qui rappellent celles des tableaux anciens, Christ à la colonne, Christ priant, exténué, endormi, les bras levés vers le ciel, Christ aux limbes enfin, quand Eurydice est morte et que le corps d’Orphée, porté dans un drap, est déversé à terre comme dans un tombeau.

À nous faire oublier ? Non. Ni la (trop courte) prestation de Gillot. Immobile en mariée défunte au premier tableau, suspendue contre un mur un bouquet de roses pourpres sur le ventre. Dans un bref pas de deux quand elle retrouve Orphée chez les bienheureux. Puis, heureusement, le long final où Eurydice ne comprend pas le silence, l’apparente indifférence d’Orphée, et là, dans sa robe rouge, et au-delà de la danse elle-même, les expressions de Gillot, d’une pudique douleur, sont bouleversantes.

Il y aura ensuite une joyeuse réception dans le Grand Foyer. Ce sera l’heure des discours. Celui d’Aurélie Dupont, l’amie et "ma patronne", discrètement sobre. Celui de Stéphane Lissner, nous disant tout de la danseuse (non, pas sa première dent !), de cette Normande de Caen qui aura vécu ici (en comptant l’école de Danse) trente-trois ans de sa vie d’artiste (et Gillot écoute à peine, fait des petits signes de la main, sourit à l’un ou à l’autre).

"Merci d'avoir toujours rassuré mon obsession de l'exigence"

Elle prendra enfin la parole, remerciant joliment ses partenaires, petits et grands, "d’avoir toujours rassuré mon obsession de l’exigence", s’excusant auprès des chefs d’orchestre car "un danseur a toujours son propre tempo", et lançant un salut fraternel à ses (si nombreux) partenaires, "Rudolf, Patrick, Kader, Nicolas, Manuel, José". Enfin, enlevant ses chaussures, dans sa robe rouge qu’elle a gardée, elle entraînera "sa patronne" (qui ne l’est déjà plus) dans une improvisation dansée qui préludait sans doute à un "after" transformant le Grand Foyer en boîte de nuit débridée.

Quant à nous, nous nous sommes retirés en même temps que Charlotte Rampling (ce qui n’était rien d’autre qu’une coïncidence mondaine) Rêvant à cette phrase que la danseuse à jamais étoile avait dite sur un ton lui aussi rêveur : "C’est étrange, la retraite à quarante-deux ans." Ce n’est pas seulement étrange, mademoiselle Gillot. C’est juste impossible.

"Orphée et Eurydice", opéra dansé de Pina Bausch sur une musique de Gluck, prochaines représentations les 2, 3, 5 et 6 avril 2018 à l’Opéra-Garnier, Paris.