A l'opéra Bastille Marie-Agnès Gillot jette ses derniers feux d’étoile dans le "Boléro" de Béjart

Par @Culturebox
Mis à jour le 27/03/2018 à 19H16, publié le 05/03/2018 à 10H44
Marise-Agnès Gillot danse le "Boléro" de Ravel

Marise-Agnès Gillot danse le "Boléro" de Ravel

© Little Shao / Opéra national de Paris

Soirée Ravel à l’Opéra-Bastille, réunissant pour un programme trop court deux reprises, le ballet "Daphnis et Chloé" chorégraphié par Benjamin Millepied et le fameux et génial "Boléro" revu par Maurice Béjart, dont Marie-Agnès Gillot était la soliste le soir où nous étions là.

Oui, soirée trop courte, pas tout à fait une heure de "Daphnis et Chloé", un grand quart d’heure de "Boléro", d’une telle force qu’il passe encore plus vite. Il eût été possible d’y inclure une chorégraphie d’un des maîtres de Benjamin Millepied, par exemple "La Valse" revue par George Balanchine ou le "En sol" de Jerome Robbins. Car autant il est toujours passionnant de revoir des ballets du répertoire pour les rejuger à l’aune d’aujourd’hui, autant le "Daphnis et Chloé" de Millepied, qui ne date que de 2014, ressemblait, malgré ses qualités, à un (un peu longuet) prologue au fulgurant "Boléro" de Béjart, 56 ans sans avoir vieilli d’un cheveu.

La pulsation du corps

Une main éclairée, un bras, la main qui descend, éclaire le corps. L’autre main, à son tour, qui remonte, redescend, éclaire l’autre partie du corps. La pulsation du corps, du bassin, façon danse africaine. Pulsation latérale, puis de haut en bas, et la taille de Gillot, ses bras si longs, ses jambes immenses, pendant que la musique de Ravel déroule ses premières volutes, donnent encore plus de force à cette écriture chorégraphique si surprenante et qui n’a pas vieilli. Mieux : qui se bonifie tel un grand vin, qui évolue devant nous. 

Rappelons les données : une femme, sur un plateau, des hommes torses nus autour d’elle qui, par groupes, pendant le rituel de sa danse, viendront tels des vestales mâles lui offrir un contrepoint qui tient de l’Egypte antique (visages et main de profil), des danses grecques (Béjart, pendant les répétitions, utilisait le sirtaki), des signes indiens, de n’importe quelle cérémonie primitive. 
Boléro 2 © Little Shao / Opéra national de Paris
A l’époque il s’agissait délibérément d’un rituel érotique, qui circulait dans les deux sens, une femme pour une fois dominant (de par sa position même) quarante hommes, jusqu’à ce que Béjart eût l’intuition aussi d’inverser le processus, de mettre un homme au centre et quarante femmes autour, comme des prêtresses de l’amour. Depuis, les Chippendales sont passés par-là, auquel on pense forcément quand les garçons, immobiles, se caressent le torse d’un geste rapide, ou quand les deux maîtres de cérémonie, Alessio Carbone et François Alu (et là, dans cette danse athlétique et implacable, Alu est parfait), prennent l’avant-scène devant nous.

Un Boléro "manifeste"

Bien sûr c’est autre chose que les Chippendales! C’est -c’était-, par la force de l’écriture de Béjart qui va bien au-delà de l’érotisme et par la construction de l’œuvre de Ravel, une sorte d’apothéose païenne ou mystique. Mais, plus encore, grâce à Marie-Agnès Gillot qui, par la pureté du geste, le tranchant des mouvements, la tenue du corps, la rigueur et la concentration dans les pulsations, refuse toute séduction facile, en cette année 2018 où la femme, sa présence sociale, le respect qui doit forcément l’entourer, sont au cœur de l’actualité, ce "Boléro", pour tous les spectateurs éblouis, même si c’est seulement pendant dix-sept minutes, s’inscrit devant nous comme un manifeste : une femme, dans l’aube nouvelle, dépasse la séduction des sexes et revendique son intégrité. 
Et Gillot nous le fait admirablement vivre. 

Quand "Daphnis et Chloé" s'anime

"Daphnis et Chloé", l’œuvre la plus longue de Ravel (presque une heure) fut créée pour les Ballets russes : histoire toute simple du berger Daphnis qui aime la bergère Chloé, convoitée par le jaloux Dorcon pendant que la piquante Lycénion regarde Daphnis avec intérêt. Dorcon livre Chloé au pirate Bryaxis. Mais le dieu Pan, protecteur des amoureux, rendra Chloé à Daphnis et tous deux seront heureux et auront beaucoup d’enfants (on suppose). 

Ce roman de la Grèce antique bénéficie dans la version Millepied de superbes décors de Daniel Buren, formes géométriques magnifiquement éclairées par Madjid Hakimi qui ont un côté initiatique très troublant. Mais dans ce monde heureux où, pendant un début languissant, de jolis danseurs et de jolies danseuses tout en blanc (un peu pyjama côté garçons) multiplient de gracieuses arabesques, petits jetés, bras levés en forme de vases helléniques, dans un univers hygiénique et propret où Millepied ne dépasse pas les codes cent fois vus de la danse classique, on l’avoue, on s’ennuie un peu.
"Daphnis et Chloé" de Benjamin Millepied

"Daphnis et Chloé" de Benjamin Millepied

© Little Shao / Opéra national de Paris
Heureusement cela s’anime quand les "méchants" apparaissent : Aurélia Bellet en Lycénion met beaucoup de grâce mutine à séduire le Daphnis un peu fade de Yannick Bittencourt. Et l’on remarque le Bryaxis d’Antonio Conforti, entouré de jeunes pirates en noir comme des anges de la Mort, qui, dans ses assauts sur Chloé, cherchant à l’embrasser dans le cou tel un vampire assoiffé, fait soudain basculer cette gentille histoire dans une dimension inquiétante où la grâce, l’élégance, la souplesse, le digne abandon d’Hannah O’Neill nous font enfin trembler pour elle pendant que la beauté de son maintien dans les portés achève de nous séduire. Dans la danse finale (où la musique de Ravel devient d’une sensualité à fondre), Millepied, dépassant les codes et ses maîtres, Balanchine et Robbins, se lâche enfin, ses danseurs en bleu, jaune, vert et orange, s’amusent, on quitte nos amants dans une lumière rose et dorée qui est une promesse.


Soirée Ravel : "Daphnis et Chloé", chorégraphie de Benjamin Millepied. "Boléro", chorégraphie de Maurice Béjart. Etoiles et danseurs de l’Opéra de Paris, Chœur et orchestre de l’Opéra de Paris, direction Maxime Pascal.
Outre Marie-Agnès Gillot le "Boléro" sera dansé suivant les soirs par Matthias Heymann ou Amandine Albisson

Signalons que Marie-Agnès Gillot  dansera "Boléro" le 8 mars et fera ses adieux de danseuse étoile le 31 mars dans la chorégraphie de Pina Bausch de l’"Orphée et Eurydice" de Gluck à l’Opéra-Garnier.