"Los Angeles Dance Project" : le retour très remarqué de Benjamin Millepied

Mis à jour le 23/04/2018 à 15H35, publié le 23/04/2018 à 15H24
"Los Angeles Dance Project", de Benjamin Millepied

"Los Angeles Dance Project", de Benjamin Millepied

© Droits Réservés.

Benjamin Millepied est de retour à Paris avec ses danseurs du "Los Angeles Dance Project" et quelques invités de choix, dont le célèbre Israélien Ohad Naharin (pour "Yag") et Noé Soulier (pour "Second Quartet"). C’est pourtant sa propre chorégraphie, "Bach studies", qui remporte la mise…

Commençons donc par elle. Le programme annonce une partition de vingt minutes sur la "2e Partita pour violon seul" de Bach, jouée en direct avec pas mal de présence mais un son perfectible par Eric Crambes, lui-même parfois au milieu des danseurs. 

Un petit air baroque

Après une première minute inutile (les danseurs assis font tourner de plus en plus vite un bras autour de leur tête), s’enchaîne par petits groupes (deux ou trois) une très jolie série de variations, petits sauts, pirouettes, demi-appuis, avec une singularité charmante proche de la danse baroque, où l’on remarque d’abord la présence d’Aaron Carr et la belle douceur de la blonde Janie Taylor. Une autre danseuse, cependant, a moins de souplesse et les bras pas toujours en place. Curieusement elle disparaîtra, on ne la reverra plus. Les neufs danseurs indiqués ne seront que huit à saluer…

Un autre duo, très "pas de deux classique", réunit Nathan Makolandra et la subtile Patricia Zhou, joli port digne du Bolchoï ou de Garnier. On continuera ainsi, au rythme de la musique de Bach, dans des tableaux qui regardent vers l’ancien mais sans passéisme (les filles, à la manière de Loïe Fuller et de ses danseuses, prenant des poses de statues antiques, bras enlacés). Les costumes, en blanc ou en noir et blanc (d’Alessandro Sartori) sont ravissants et l’on remarque parmi les garçons l’énergie incroyable et suprêmement élégante de Francisco Mungamba (qui ne dansera que ce morceau…).

Magnifique engagement collectif

Mais au moment où la construction commence un peu à s’effilocher (danseurs marchant alignés), le noir se fait. On croit que c’est fini, on voit les danseurs dans l’ombre se déshabiller. Ils réapparaissent, serrés au centre du plateau à l’intérieur d’une barrière de chaises, garçons en slips, filles en culottes et soutien-gorge ; et ils se lancent, sur le chœur initial de la "Passion selon St-Matthieu", dans une chorégraphie de groupe, bras levés, abaissés, tournoiements à neuf têtes. L’un ou l’autre s’effondre sur lui-même, est retenu puis, porté par ses camarades à la manière d’un Christ de Piéta : c’est d’une puissance folle (soutenu par la musique sublime de Bach), inattendu (pas indiqué dans le programme), d’un magnifique engagement de tous et cela laisse l’assistance ravie. 

Il y a du Millepied chez Soulier ou du Soulier chez Millepied

Auparavant on avait assisté à "Second Quartet" de Noé Soulier, jeune chorégraphe français (trente ans) ayant travaillé au Canada et en Belgique. C’est après avoir vu le Millepied qu’on comprend le "Projet", "compagnonnage d’artistes et d’un collectif de créateurs parce que la danse est disséminée partout". Il y a du Millepied chez Soulier, ou du Soulier chez Millepied, on ne sait, et ce n’est pas dû qu’aux communs danseurs. Plus de virtuosité classique chez Millepied, un travail plus athlétique chez Soulier, sur une musique de tambours, africains ou de Trinidad (les bidons). Extensions, glissades en diagonales, sauts en appuis sur les mains la tête en bas (très gymnastes) : ils sont quatre, Aaron Carr, Nathan Makolandra, David Adrian Freeland Jr (belle envergure des pliés) et une fille, Rachelle Rafailedes, mais le principe, c’est que la fille ne danse pas différemment des garçons…
"Second Quartet" de Noé Soulier.

"Second Quartet" de Noé Soulier.

© Lawrence Ho
"Second Quartet" a ceci d’ingénieux que c’est une sorte de jeu de miroir collectif, chacun observant l’autre (ou les autres, par deux, par trois) faire quelques mouvements et s’attachant dans la foulée à les reproduire, mais pas exactement, en y rajoutant son libre arbitre. Ainsi la danse progresse-t-elle dans l’observation des autres, et nous, nous les observons pour comprendre ce qui les rattache et ce qui les sépare. Cela pourrait durer indéfiniment (c’est le reproche…) mais, selon une construction classique "vif-lent-vif", voici un pas de deux (Rachelle et Nathan) déstructuré, très bien composé, où l’on se tient le genou, on s’appuie sur les hanches de l’autre, on met son front sur une épaule, mouvements qui s’enchaînent vraiment comme dans un pas de deux mais par des attaches différentes. Le dernier épisode reproduit un peu le premier mais chacun est plus autonome, la danse, plus rapide, est plus basée sur le saut, l’équilibre des corps s’est abaissé vers le bassin. Soulier peine un peu à finir, s’en va chercher des gestes de sportifs à l’entraînement et nous gratifie d’une fin abrupte qui n’efface pas la bonne impression d’ensemble.

"Yag" : un festival de toux et deux minutes de danse joyeuse, ludique

On attend enfin (après Millepied) le morceau de bravoure, les quarante minutes de "Yag" d’Ohad Naharin. Naharin, le père de la danse contemporaine israélienne, le créateur de la "Batsheva Dance Company", que les non-amateurs avaient découvert il y a deux ans dans le documentaire "Mr Gaga".
La technique "Gaga" ("axée sur l’exploration des sensations et la disponibilité du corps") nous avait beaucoup plus fait penser à une sorte de "Gourouland" mais l’énergie, le charisme de l’homme, transpiraient, y compris dans ses rencontres (Martha Graham ou Maurice Béjart) et l’héritage en devenir qu’il laisse à la création de son pays. 
"Yag" 1, d’Ohad Naharin

"Yag" 1, d’Ohad Naharin

© Erin Baiano
Patricia Zhou s’avance devant nous. Elle nous dit "qu’elle s’appelle Patricia, qu’elle a un frère et une sœur, qui sont morts, son père est mort, sa mère est morte, mais dans sa famille on aimait beaucoup beaucoup (silence) beaucoup danser". Puis Aaron Carr s’avance devant nous, il nous dit "qu'il est marié, il a trois enfants, David, Daisy et Patricia (les prénoms de trois des danseurs) et que, dans sa famille, on aimait beaucoup beaucoup (silence) beaucoup danser". On ne sait plus très bien qui est le (ou la) troisième, d’autant que le discours (évidemment répétitif) est prononcé avec un terrible accent californien. Les six danseurs sont donc Carr, Zhou, Freeland, Makolandra, Rafailedes et Daisy Jacobson. Ils ont jusque là un peu sautillé, mené, en se tenant la main, de lents balancements de groupe à la Pina Bausch, alterné quelques passages vaguement dansés sur un rythme lent/rapide (tressautements, sauts de grenouille, petits pas de côté) et même raté (enfin, Naharin !) de nous émouvoir sur le magnifique "Una furtiva lacrima" de Donizetti chanté par l’admirable ténor suédois Jussi Björling…
"Yag" 4, d’Ohad Naharin.

"Yag" 4, d’Ohad Naharin.

© Erin Baiano
A ce stade on se plonge dans le programme. On regarde la date de création de "Yag" (qui a pourtant été révisé pour cette occasion-ci). Horreur : 1996 ! C’était le temps de la "non-danse", ces années où les plus grands chorégraphes (et Naharin en fait partie) s’attachaient à faire faire à leurs danseurs absolument tout et n’importe quoi… à part danser. On s’en souvient très bien, on a quitté pas mal de spectacles à l’époque. A un moment Zhou construit en diagonale à travers la (longue) scène un chemin de morceaux de pain rassis que les trois garçons, à la queue leu leu, vont parcourir à leur tour à une vitesse d’escargot pendant que les deux autres filles (blondes) se soutiennent à l’avant-scène en une pose de statues. Derrière moi on entend soupirer, bâiller, les toux redoublent (c’était d’ailleurs, ce soir de première, un festival de toux). Et puis le miracle : sur une vague musique techno entraînante (oui, c’est possible !) deux minutes ludiques, drôles, amusantes, joyeuses, où les danseurs sont enfin heureux de danser, de danser ensemble, cela fuse, cela pirouette, c’est un bonheur. Et c’est fini. Tonnerre d’applaudissements (les amis ?) pendant qu’une partie de la salle sort précipitamment. Au final c’est le Millepied que l’on retient. L’a-t-il fait exprès ?

"Los Angeles Dance Project" : chorégraphies de Noé Soulier ("Second Quartet"), Benjamin Millepied ("Bach Studies"), Ohad Naharin ("Yag").