Le délicieux "Don Quichotte" de Noureev à l’Opéra Bastille pour les fêtes

Par @Culturebox
Mis à jour le 23/12/2017 à 12H22, publié le 20/12/2017 à 11H08
Myriam Ould Braham dans Don Quichotte

Myriam Ould Braham dans Don Quichotte

© Svetlana Loboff/Opéra national de Paris

Rudolf Noureev aimait reprendre, en les modernisant, les grands ballets de l’époque des tsars. C’est ce qu’il fit en 1981 avec ce " Don Quichotte", créé à Saint-Petersbourg en 1869 dans une chorégraphie du célèbre Marius Petipa. Un très beau spectacle de fin d’année avec le "chevalier à la triste figure" en guest-star…

Dans un ballet, quand le jeune homme veut montrer son amour à la jeune fille, il ne se précipite pas fougueusement sur son tutu, il fait au-dessus d’elle la chandelle à l’envers, appuyé sur ses avant-bras, jambes bien verticales. Elle lui répond par de petits sauts, une jambe sur la pointe, l’autre pliée au niveau du genou. Comme il est content, il fait le tour de la scène par une série spectaculaire de grands jetés qui provoquent à coup sûr les applaudissements de la salle. Et peu importe que Kitri et Basile (nos amoureux) soient au milieu de hautes et lugubres montagnes du côté de Barcelone et que de sombres gitans s’approchent d’eux pour faire un mauvais coup… (il n’y a aucune haute montagne près de Barcelone mais ça n’a aucune importance, d’ailleurs la géographie espagnole n’avait aucune raison d’être connue au XIXe siècle du côté de Saint-Petersbourg).

Les gitans, qui sont voleurs comme le disent tous les clichés sur les gitans, se rendent vite compte que le couple d’amoureux est pauvre. Et comme ils sont gentils et pas seulement voleurs, ils improvisent avec Kitri et Basile une belle danse athlétique où l’on remarque le ténébreux Sébastien Bertaud, d’une bondissante élégance.  

Kitri et Basile se sont enfuis pour échapper à Lorenzo, aubergiste et père de Kitri, qui ne veut pas que sa fille épouse un barbier, fût-il de Barcelone et non de Séville, alors qu’il l’a promise au ridicule mais riche Gamache (Cyril Mitilian, très bien), mélange des Incroyables de la Révolution Française et de Johnny Depp dans « Alice aux pays des merveilles ». 
Anna O'Neil, la danseuse de rue et Florian Magnenet

Anna O'Neil, la danseuse de rue et Florian Magnenet

© Svetlana Loboff/Opéra national de Paris


Exquises série de quiproquos dansés

Auparavant (car on est là au deuxième acte) on avait assisté pendant près d’une heure à une série exquise de quiproquos dansés, sur une place de village (barcelonaise !), où Kitri et Basile sont entourés de pauvres pêcheurs habillés ravissamment comme au temps de Goya ou comme dans les peintures hispanisantes du XIXe siècle ; de leurs fiancées en exquises robes à la gitane, de toréadors surgissant pour emballer les belles (qui ne disent pas non) devant leurs pêcheurs (qui ne disent pas oui). Avec un toréador, Espada, qui lutine une danseuse des rues, les admirateurs de Kitri, les admiratrices de Basile (et les scènes de jalousie de l’un et de l’autre), tout cela dans le langage de la danse, festival d’arabesques, d’entrechats, de pas de deux, de trois, de quatre, d’ensembles, de glissades, petits battements, pirouettes, grands jetés, tours fouettés, sissonnes, pliés de toute sorte, orchestré (ou chorégraphié plutôt) de pieds (et mains) de maître par Noureev et Petipa pour un monde fou sur scène où tout le corps de ballet semble défiler et où l’on reconnaît, dans telle ou telle brève séquence, une étoile, un premier danseur ou un sujet qui sera forcément étoile un jour, bref le magnifique esprit de troupe d’un corps de ballet qui est dans ses fondamentaux, le langage classique, et qui s’y ébroue, du plus prestigieux au plus modeste, avec une volupté contagieuse…

Distribution de la Première : Léonore Baulac et Germain Louvet

Les décors, des toiles peintes d’inspiration mauresque (et qui sentent donc beaucoup l’Andalousie…), sont d’une jolie élégance, on n’a pas l’impression d’assister à un festival de meringues comme parfois dans les Petipa revisités par Noureev. Dirigée efficacement par Valery Ovsianikov, la musique du Tchèque Ludwig Minkus, exilé en Russie, est vive et très dansante ; Petipa adorait Minkus pour cela, on imagine le chorégraphe lui disant « deux mesures ici, quatre là » comme il le faisait avec Tchaïkovsky. Et c’est bien là le problème de Minkus, de ne pas avoir le génie de Tchaïkovsky…

Une Espagne de fantaisie

On ne vous dira pas comment Lorenzo finit par céder (on n’a pas très bien compris nous-mêmes) et Kitri et Basile, non sans chamailleries, convoler en justes noces. Le troisième acte est un peu long, car il ne s’y passe rien, les jeux sont faits. On assiste donc à une nouvelle série de figures qui enchanteront les ballettomanes les plus acharnés, où brillaient ce soir-là l’exquise et mutine Kitri de Myriam Ould-Braham et l’élégant Basile de Karl Paquette, plus prince que barbier. Celui-ci, qui prendra sa retraite l’an prochain, accusant un peu de fatigue à la fin de ce rôle écrasant. Florian Magnenet était un Espada vigoureux et superbe, Hanna O’Neill une flamboyante danseuse de rue, Charline Giezendanner et Séverine Westermann étaient d’impeccables « amies de Kitri » dans leurs jolis ensembles de pas.

Et Don Quichotte, me direz-vous ?

Sorti de sa Manche, et donc de l’aire madrilène, pour atterrir on ne sait comment à Barcelone, il traverse cette histoire avec une dégaine hallucinée sans avoir jamais prise sur elle. C’est peut-être l’ironie de l’aventure et il faut féliciter Alexis Renaud et son comparse Erwan Le Roux en Sancho Pança pour leur manière… de ne pas danser, eux qui sont danseurs ! Autant dire que Don Quichotte est une sorte de produit d’appel pour une Espagne de fantaisie, sinon que la Dulcinée de ses rêves a les traits de Kitri quand il la croise.

Léonore Baulac et Germain Louvet

Et justement : après la scène des Gitans se place la « Vision de Don Quichotte » qui n’a aucun rapport avec le reste du ballet, dans un décor de tulles fantomatiques où apparaissent des dryades qui rappellent les Wilis de « Giselle ». Une série de danses va réunir la reine des Dryades, le dieu Cupidon et Kitri en Dulcinée, éclairant et adoucissant l’esprit malade du vieux chevalier. Nous eûmes droit ce soir-là à trois étoiles, la somptueuse Alice Renavand en reine, la si élégante Dorothée Gilbert en Cupidon, et Ould-Braham bien sûr, pour un moment de grâce absolue où nous étions tous des Don Quichotte, émus aux larmes. C’est cette scène qui fait de « Don Quichotte » plus qu’un joli divertissement, une soirée qui nous restera dans le cœur et dans les yeux.

Léonore Baulac et Germain Louvet

Les distributions changent chaque soir. On a noté en Kitri, outre Ould-Braham, Dorothée Gilbert, Ludmila Pagliero, Amadine Albisson, Léonore Baulac, Alice Renavand. En Basile, outre Paquette, Mathieu Ganio, Mathias Heymann, Germain Louvet ou Paul Marque qui n’est que Sujet (3e niveau de la hiérarchie après Premier Danseur)