Ouverture de la « Folle journée » américaine : mélange des genres

Par @Culturebox
Mis à jour le 03/02/2014 à 12H13, publié le 30/01/2014 à 11H34
The American Spiritual Ensemble dirigé par Everett Mc Corvey

The American Spiritual Ensemble dirigé par Everett Mc Corvey

© Frank Perry/AFP

C’est le hasard. J’ai un peu contourné la musique classique américaine, comme si j’avais besoin de la (de me) situer. Une musique si différente de l’européenne dans son mélange des genres, comme vous allez le constater avec un retour aux sources qui explore ces voix multiples.

Barbara Hendricks chante le blues
Une légende. Et qui est vraiment cette année « the right woman in the right place » Barbara Hendricks est à Nantes. A guichets (quasi) fermés. Elle chante le blues. Ses racines. Qu’elle chantait déjà petite fille dans l’église de papa en Arkansas. Elle chante le blues en formation jazz (le pianiste Mathias Algotsson et d’excellents musiciens… suédois puisqu’elle vit en Suède!) Elle chante ce chant des Noirs oppressés dans les plantations de coton, de la violence faite aux Noirs au XXe siècle, ce chant de désespoir et de révolte, de dignité aussi, et elle le chante… avec une imparable dignité. 
Barbara Hendricks à Nantes le 29 janvier 2014

Barbara Hendricks à Nantes le 29 janvier 2014

© Frank Perry/AFP
La silhouette s’est alourdie (ça lui va bien), il y a désormais de l’argent dans la chevelure noire. Robe sombre, escarpins noirs, longue écharpe de soie entre le sable et l’or pâle. La classe absolue. Du Billie Holiday, de l’anonyme rempli de larmes, des protest songs (le blues, elle nous l’apprend, a accompagné les marches pacifiques de Martin Luther King). La voix (sa voix d’aujourd’hui) convient idéalement. Moins d’aigus (elle les réussit quand elle les prépare), un beau médium, des graves –de vraies graves qui la font descendre jusqu’au registre d’alto. Et le moelleux du timbre, la diction parfaite, les couleurs rares que mettent les très grands à certains moments de leur chant et sans qu’ils s’en rendent toujours compte. Et puis le swing : elle se balance, danse sur place, tout son corps est musique et respire cette musique.

Barabra Hendricks chante le blues et ses racines américaines (à Hardelot en 2013)

https://videos.francetv.fr/video/NI_137567@Culture

A la fin elle chante: « Marching on a freedom way, marching in, each, every day ». Et elle traduit: “Marcher pour la liberté. Marcher pour la tolérance. Marcher contre l’injustice. Marcher (silence) contre la connerie ».  

Le negro spiritual
Juste avant, le cousin germain du blues, le negro spiritual. « Tout ce que vous subissez d’affreux ici-bas ne compte pas, ce qui compte c’est le bonheur là-haut, dans la terre promise du ciel». C’est le discours tenu aux Noirs (et d’ailleurs à tous les opprimés), mais là cela a produit cette musique si énergique, parfois si festive (oui !), et si… complexe quand on l’entend chanter par « The American Spiritual Ensemble ». Respiration commune de toute une communauté qui refuse de baisser les bras quand on lui ordonne de baisser la tête.  
The American Spiritual Ensemble à Nantes

The American Spiritual Ensemble à Nantes

© Frank Perry/AFP
Les 20 chanteurs, dirigés par Everett Mc Corvey, sont formidables, individuellement et collectivement. Mention spéciale à la basse (j’ignore son nom) du « Old Man River » (l’air le plus tragique, immortalisé par Paul Robeson). Et aux deux dames (l’une en rouge et l’autre en bleu) de « What a beautiful city! » (la belle cité construite… au ciel pour les pécheurs qui rejoindront Dieu).   
"What a beautiful City" par The American Spiritual Ensemble (à Paris). Réalisation : Michel Violet.
« Un Américain à Paris » de Gershwin
Aux sources de notre propre mémoire américaine, pour démarrer, avec « Un Américain à Paris » de Gershwin et les danses de « West Side Story » que Bernstein recentre sur les études de rythme et de sonorités (cuivres, percussions et… claquements de doigts). Très beau mais frustrant : il n’y a pas « I like to be in America » et le si bouleversant « Maria » est en version swing! « Un Américain à Paris », c’est au début « Un Américain à New-York » (des sirènes et des klaxons), ça pétarade dans tous les sens et puis Paris arrive, la douceur des cordes, une section plus lente, rêveuse –rêvée? (A propos, lisez « Paris est une fête » d’Hemingway, ce bijou, c’est l’époque d’ « Un Américain à Paris »,  l’époque où des chevriers ambulants vendaient le lait de leurs chèvres dans les rues de la capitale). Les musiciens polonais de « Sinfonia Varsovia » et leur chef français, Jean-Jacques Kantorow, se débrouillent plutôt bien.  
George Gershwin

George Gershwin

© DR
« Côte Ouest  Big Band »
Je suis moins à l’aise (ma méconnaissance du jazz l’explique) pour évoquer « Côte Ouest  Big Band » malgré l’enthousiasme de leur chef Jean-Philippe Vidal, presque trop érudit pour nous parler de son art. Au moins j’ai tout compris : le band, c’est le jazz écrit. Cette musique si libre et qui fait la part, dans les sets, à l’improvisé, à l’inspiration immédiate, a donc un répertoire écrit, qui donne un cadre et une structure orchestrale aux improvisations sous le nom d’ « arrangements». Big Band de trompettes, trombones, saxophones, piano, pour un concert très varié qui va de « Caravan » de Duke Ellington (la chanteuse  Veronika Rodriguez y est plus à l’aise que dans certains airs (« Shiny stockings »de Frank Foster) où le band la couvre) à « Mission impossible » de Lalo Schifrin.
Cote Ouest Big Band

Cote Ouest Big Band

© Frank Perry/AFP
« Broadway en chanté» avec la délicieuse Isabelle Georges
Un genre, en fait, résume ces diverses sources d’un pays-continent : la comédie musicale. « Broadway en chanté» nous promène des « Chercheuses d’or de 1935 » (Busby Berkeley) à « My fair lady », de « Chantons sous la pluie » au « Magicien d’Oz », à « Hair », à « Cabaret », à « West Side Story », dans la tendresse, le drame, la joie, le swing de Julie, Judy, Fred et Ginger, Gene et Leslie, Liza et Robert qui disent leur amour de « New-York, New-York ».  
Isabelle Georges à Nantes

Isabelle Georges à Nantes

© Jean-François Monier/AFP
C’est mené avec humour et un grand talent par la délicieuse Isabelle Georges, sa robe blanche en corolle et ses chaussures rouges de claquettes, par son excellent partenaire-pianiste-chanteur Frédéric Steenbrink, leurs trois complices drôles et si musiciens (il faut les citer, Edouard Pennes, Jérôme Sarfati, David Georgelet). On sort de là avec des étoiles (du drapeau américain) plein les yeux et le cœur rempli de toutes ces musiques qui, sous leur apparence limpide, sont plus merveilleuses les une que les autres. Cela fait passer la mauvaise nouvelle de ces « Folles Journées » : au bar de la Cité des Congrès, le café a augmenté de 25%. C’est beaucoup.