Mai 68 à la BnF : comment deux images sont devenues des icônes et pourquoi d'autres ont disparu des mémoires

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Journaliste, responsable de la rubrique Arts de Culturebox

Mis à jour le 04/06/2018 à 09H42, publié le 22/04/2018 à 16H15
A gauche, Daniel Cohn-Bendit face à un Crs devant la Sorbonne le 6 mai 1968, photo de Gilles Caron, tirage de presse vers 1977, avec indications de cadrage au crayon, Fondation Gilles Caron - Au centre, planche contact, Etudiant pourchassé par un CRS, photo Gilles Caron, Fondation Gilles Caron - A droite, l'affiche de l'exposition de la BnF, avec la "Marianne de Mai 68" de Jean-Pierre Rey

A gauche, Daniel Cohn-Bendit face à un Crs devant la Sorbonne le 6 mai 1968, photo de Gilles Caron, tirage de presse vers 1977, avec indications de cadrage au crayon, Fondation Gilles Caron - Au centre, planche contact, Etudiant pourchassé par un CRS, photo Gilles Caron, Fondation Gilles Caron - A droite, l'affiche de l'exposition de la BnF, avec la "Marianne de Mai 68" de Jean-Pierre Rey

© A droite et au centre © Gilles Caron - A droite © Jean-Pierre REY

Quelles images sont iconiques de Mai 68 et comment le sont-elles devenues ? Et, de façon subsidiaire, pourquoi certaines, qui racontaient largement autant l'histoire de ce mois particulier de l'histoire récente, ne sont-elles pas ou peu restées dans nos mémoires ? C'est à ces questions que tente de répondre une exposition passionnante de la Bibliothèque nationale de France (jusqu'au 26 août 2018)

Il s'agit d'une exposition "qui évoque l'histoire des images de Mai 68 et pas une exposition sur l'histoire de Mai 68 à travers les images", précise Dominique Versavel, conservatrice au département des Estampes et de la photographie de la BnF et co-commissaire de l'exposition. On bénéficie aujourd'hui d'un recul de 50 ans qui permet de commencer à raconter cette histoire des images qui composent nos représentations collectives, souligne-t-elle. Des représentations qui se rapportent essentiellement au mouvement étudiant et aux événements parisiens.
 
"On s'interroge sur le fait que ces icônes sont relativement réduites et réductrices par rapport à ce qui a pu être produit à l'époque en termes de photographie", explique Dominique Versavel.

Daniel Cohn-Bendit face à un CRS : l'histoire d'une icône

L'histoire de deux images est décortiquée, et d'abord la photo de Daniel Cohn-Bendit, personnage lui-même iconique. Prise par Gilles Caron, elle montre le jeune homme en noir et blanc le 6 mai, jour où il est convoqué à la Sorbonne en conseil de discipline : dans la rue devant le bâtiment, il regarde un CRS au premier plan, sourire espiègle et yeux rieurs. Elle est déclinée dans l'exposition au fil de ses publications dans la presse, sous forme d'invitation à une exposition, de planches contact.
 
L'exposition "Icônes de Mai 68, les images ont une histoire" démonte "l'idée largement répandue que cette photographie portait en elle cette destinée d'icône, et qu'elle le serait devenue de par ses qualités propres, ses qualités photojournalistiques et formelles, qu'elle se serait imposée d'emblée dans les médias", explique Dominique Versavel.
 
D'abord, au moment des faits, la photo n'a été publiée que sous la forme d'une vignette, dans un magazine qui n'est pas un journal d'information générale mais un magazine spécialisé, Magazine Reporter Photographe, et en juin seulement. Elle ne sert pas du tout la couverture à chaud des événements, "elle n'est pas convoquée dès le départ, ce qui contredit l'idée qu'elle se serait imposée immédiatement dans la presse illustrée d'information", souligne la commissaire.
 
Par ailleurs, d'autres photographes étaient présents et d'autres images de la scène ont été publiées : une photo de Georges Mélet, en couleur, est publiée en grand dans Paris Match. Une autre photo, prise par Jacques Haillot, présente dans l'Express en petit format, est reprise par l'atelier des Beaux-Arts et diffusée sous forme de sérigraphie. La photo de Gilles Caron ne s'est pas du tout imposée au départ face aux autres.

Gilles Caron, un photographe parmi d'autres

Pour Audrey Leblanc, docteure en histoire et civilisations et co-commissaire de l'exposition, sur Mai 68, "Gilles Caron est un photographe parmi les autres" et en même temps c'est un photographe très en vue sur d'autres événements, internationaux, comme le Biafra ou Israël. Gilles Caron est tué au Cambodge en 1970 et "quand il disparaît, on va mettre en avant son corpus de photographies de Mai 68" alors qu'elles ne sont pas dominantes dans son travail.
 
C'est la profession, et notamment l'agence Gamma pour laquelle il travaillait, qui le met en avant, et qui met particulièrement l'accent sur son travail sur Mai 68. En 1978, premier anniversaire décennal de Mai 68, la fameuse photographie est utilisée en double page entière dans la presse d'actualité.
 
L'iconisation de la photo de Daniel Cohn-Bendit se fixe "de manière définitive" en 1988 : l'idée s'impose alors que c'est la meilleure photographie du meilleur photographe. En 2008, elle sera encore en une de Télérama.
 
"Ca ne retire rien à la qualité formelle et à l'efficacité de l'image", précise Dominique Versavel, mais l'exposition veut montrer qu'"on ne naît pas icône, on le devient", montrer que, au fil des années, "la presse construit un récit".

La "Marianne" de Mai 68 : une icône qui s'impose aussi au fil des anniversaires

Autre icône, la dite "Marianne" de Mai 68. Elle a été prise par Jean-Pierre Rey lors de la manifestation unitaire du 13 mai à Paris. On y voit une jeune fille (une certaine Caroline de Bendern) sur les épaules d'un jeune homme (le plasticien Jean-Jacques Lebel). Le visage grave et solennel, elle brandit un drapeau qui est celui du Front national de libération du Vietnam.
 
Là encore, l'exposition démontre que cette image n'est pas devenue une icône du jour au lendemain, mais qu'"elle s'est distinguée petit à petit selon différents mécanismes qui l'ont extraite de son contexte historique et même politique", explique Dominique Versavel.
 
Comme la photo de Daniel Cohn-Bendit, elle n'a pas été très valorisée dans la presse d'emblée : elle apparaît pour la première fois dans Paris Match le 15 juin, en tout petit. En face, une autre photo, pleine page, montre une autre jeune fille sur des épaules, qui brandit, elle, un drapeau noir. Car la "Marianne" consacrée a des concurrentes. "Là encore on pourrait partir de l'idée que cette image s'est imposée par ses qualités propres dès le départ dans la presse, mais la porteuse de drapeau est un motif qui est largement partagé par les photographes et les éditions de presse, ils recherchent cette allégorie", souligne la commissaire.
 
C'est au fil des anniversaires décennaux que la "Marianne" va s'imposer : en 1978, Paris Match la publie en double page intérieure. Et elle arrivera en une du magazine en 1988. Mais l'image a été recadrée et elle a perdu son drapeau. "On lui fait porter un autre récit. L'image n'a pas changé mais le travail éditorial a modifié son sens", souligne Audrey Leblanc.
 
D'autant que, entretemps, s'est racontée l'histoire de la jeune fille, que la presse a retrouvée et abondamment interviewée. Il s'agit d'une aristocrate d'origine anglaise, que son grand-père a déshéritée quand la photo a été publiée et qui a fait des procès au nom du droit à l'image. Cette histoire est "un ressort narratif qui vient nourrir le récit sur l'image, en faire un sujet en soit", souligne Dominique Versavel.

La disparition de la couleur

A côté de ces deux images iconiques, il y en a des milliers d'autres qui n'ont pas connu le même destin. L'exposition se penche en particulier sur les images couleur qui ont étrangement disparu des mémoires, alors que la presse magazine, et en particulier Paris Match, dont c'était la marque de fabrique, en a publié beaucoup en 1968.
 
Les photographes "doublaient" souvent leurs prises de vue en noir et blanc avec de la couleur, parfois en vertical en pensant à d'éventuelles unes. Si elle ne domine pas, la couleur est loin d'être inexistante, comme le montrent les unes et les pages des journaux de l'époque exposées à la BnF. Audrey Leblanc avance une hypothèse de deux tiers noir et blanc un tiers couleur.
 
Alors pourquoi "voit-on" Mai 68 en noir et blanc ? Une partie de l'explication résiderait dans le support utilisé à l'époque pour la couleur, la diapositive, facile à faire circuler mais compliquée à indexer et à archiver. Ce sont des petits cartons qui se promènent, qui se perdent, qui s'abiment, sur lesquels on inscrit les crédits. "Un grand désordre", résument les commissaires.
 
Et puis Paris Match, justement, est obligé d'interrompre sa parution pendant quatre semaines en raison des grèves. Le 15 juin, le magazine peut reparaître mais seulement en noir et blanc : sort alors une édition spéciale rétrospective sur les journées de Mai, "Des barricades aux élections", sous-entendant que les événements sont clos, et voulant faire passer ses images à l'histoire. "Un travail très fort" qui "marque les mémoires", selon Audrey Leblanc.

Les grèves absentes des mémoires ?

Autre grande absente de la mémoire visuelle de Mai 68 sur laquelle l'exposition s'interroge : la nuit du 10-11 au cours de laquelle le Quartier latin s'enflamme. Pourquoi un tel événement, celui qui a fait passer la révolte étudiante en une des journaux, n'a-t-il pas produit d'icône ? Pourquoi n'a-t-on pas "une" image ? Les photos de la "nuit des barricades" montrent d'un côté les étudiants ou de l'autre les CRS mais peinent à montrer les deux en même temps.
 
Pour Audrey Leblanc, "une bonne photographie médiatique, c'est une photographie qui porte un récit ou plusieurs récits" or les photos de cette nuit-là ne sont pas "médiatiquement viables", dit-elle, pointant du doigt la photo de une du Paris Match de la mi-juin qui tente, justement, de montrer les deux camps et qu'elle estime "ratée" car "peu lisible". Elle l'oppose à une photo de Gilles Caron datée du 6 mai, surnommée "L'étudiant pourchassé", où un CRS brandit une matraque qui va, devine-t-on, s'abattre sur un jeune qui court. Une image qui elle raconte clairement une histoire.
 
Le monde du travail semble absent de ces images (et des représentations collectives ?). Or Mai 68, c'est aussi une grève générale inédite qui a paralysé la France pendant près de deux semaines à partir du 13 mai, touchant jusqu'à huit ou neuf millions de salariés. L'exposition montre en "contrepoint" aux icônes deux initiatives qui se posaient en alternative à la représentation des grands médias.

Où est la province ?

Pour tenter de donner une vision plus complète le "Club des 30x40", qui regroupait des photographes professionnels et amateurs, a organisé, dès le mois de mai, des expositions rue Mouffetard à Paris. Leurs photos racontent les slogans sur les murs, la grève à Renault-Flins, l'occupation chez Citroën ou aux Galeries Lafayette, la grève des éboueurs parisiens. Elles sont sélectionnées collectivement et ne sont pas signées.
 
L'autre initiative est celle de Jean Pottier et Jacques Windenberger qui réalisent un diaporama sur l'aspect social des journées de Mai, pour susciter des débats et faire réfléchir sur les causes de Mai 68. Il a été diffusé pendant quelques mois dans toutes sortes de lieux.

La représentation visuelle de Mai 68 bouge, évolue : on peut constater aujourd'hui un certain retour des images couleur, même si elles ont tendance à être présentées comme "inédites" alors qu'elles étaient monnaie courante. Reste une grande absente, la province, alors que des centaines d'usines étaient en grève à travers les pays. Toute une histoire reste encore à faire.