"Le masculin l'emporte sur le féminin" : 300 profs se rebellent, Schiappa réagit

Par @Culturebox
Mis à jour le 09/11/2017 à 09H58, publié le 08/11/2017 à 16H18
Écolières à la rentrée 2016, en classe de CP, à Bourges, dans le Cher (1er septembre 2016)

Écolières à la rentrée 2016, en classe de CP, à Bourges, dans le Cher (1er septembre 2016)

© Stéphanie Para / PhotoPQR / Berry Républicain / MaxPPP

Dans une tribune postée sur "Slate", plus de 300 professeurs de français disent ne plus vouloir enseigner la règle de grammaire qui veut que "le masculin l'emporte sur le féminin" afin de lutter contre les stéréotypes de genre, une démarche qui n'a pas les faveurs de leur ministère. De son côté, la secrétaire d'État Marlène Schiappa juge "problématique" que des enseignants changent les règles.

L'initiative des professeurs survient en plein débat sur l'écriture dite inclusive, destinée à mettre sur un pied d'égalité les femmes et les hommes, et qui provoque des remous bien au-delà du milieu enseignant.

Dans une tribune parue mardi sur le site Slate.fr, quelque 314 professeurs des écoles, collèges et lycées déclarent "avoir cessé ou (s')apprêter à cesser d'enseigner" cette règle de grammaire, qui veut par exemple que dans un groupe nominal, l'adjectif prend toujours le genre masculin s'il est précédé ou suivi de noms communs féminins et masculins.

Que l'adjectif s'accorde avec le nom le plus proche

Désormais, ils souhaitent que l'adjectif s'accorde en genre avec le nom commun le plus proche. Par exemple, "des pâturages et des prairies verdoyantes" à la place de "des pâturages et des prairies verdoyants".

Les signataires donnent trois raisons à leur décision: cette règle n'a pas toujours été en vigueur; son application reflétait une volonté politique de maintenir les femmes dans une position d'infériorité; la répéter au sein des écoles conforte les stéréotypes de genre.

Interrogé à ce sujet, le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer a jugé que l'expression "le masculin l'emporte sur le féminin" n'est "sûrement pas une bonne formule". "Il faut dire simplement qu'en cas de pluriel, on accorde au masculin, ce qui dans la langue française s'apparente souvent au genre neutre", a-t-il déclaré mardi lors d'un déplacement dans un collège à Nanterre.

Le ministère ne soutient pas l'initiative

"La langue française n'est pas à instrumentaliser pour des combats aussi légitimes soient-ils", a-t-il ajouté, précisant qu'il n'était "pas favorable" à la pétition lancée par les signataires. Une pétition qui avait recueilli mercredi en fin de matinée 3.400 signatures 24H après son lancement.

Le ministre s'est aussi dit "inquiet" des "attaques répétées contre la langue française". Il s'était déjà prononcé contre l'écriture dite "inclusive", qui a créé selon lui "des polémiques inutiles". L'écriture inclusive se veut un outil destiné à lutter contre les stéréotypes liés aux sexes et les inégalités entre femmes et hommes. Son caractère le plus visible est l'accord des noms et des adjectifs au féminin et au masculin lorsque c'est possible, à l'aide d'un "point médian" (par exemple "étudiant.e.s"). L'Académie française l'a qualifiée de "péril mortel" pour la langue française.

Des "coups de boutoir" pour "changer les mentalités"

Viviane Youx, présidente de l'association pour l'enseignement du français, salue, elle, "ces coups de boutoir" pour que "les mentalités changent". "On prend pour une habitude immuable ce qui est finalement discutable", déclare-t-elle à l'AFP. Mais "le problème à terme sera de faire changer la norme", nécessaire à l'apprentissage des règles, admet-elle.

Du côté des parents d'élèves, on estime ne pas avoir à se prononcer pour ou contre la grammaire ou l'écriture inclusives. "Ce qui est important, c'est que les règles enseignées aux élèves soient validées officiellement par l'Éducation nationale afin que les enfants ne soient pas pénalisés lors des examens", indique à l'AFP Samuel Cywie, porte-parole de la Peep, une des deux grandes fédérations de parents d'élèves.

La règle de proximité existait avant le 17e siècle, selon les signataires

Les signataires de la tribune expliquent qu'avant le 17e siècle, les accords se faisaient le plus souvent selon la règle de proximité (l'adjectif s'accorde en genre avec le nom commun le plus proche). D'autre part selon eux, "l'objectif des promoteurs de la nouvelle règle n'était pas linguistique mais politique".

Et de citer un passage de la Grammaire générale de Beauzée (1767) qui indique que "le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle". Enfin, répéter aux enfants que +le masculin l'emporte sur le féminin+ "dans les lieux mêmes qui dispensent le savoir et symbolisent l'émancipation par la connaissance induit des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d'un sexe sur l'autre".

Marlène Schiappa juge "problématique" la démarche des 314 profs...

La secrétaire d'État chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa a réagi avec circonspection, jeudi, à la décision de certains professeurs de français de changer les règles d'accord des adjectifs, même dans un souci d'égalité femmes-hommes, tout en saluant le débat à ce sujet.

"Honnêtement, je pense que c'est assez problématique" car "on ne peut pas décider de son propre chef ce qu'on va enseigner ou pas, quelle qu'en soit la raison", a-t-elle déclaré sur France Culture. "Mais je pense que si le débat doit être porté par des grammairiens et des grammairiennes, il peut l'être évidemment."

... et apprécie modérément l'écriture inclusive

Interrogée plus globalement sur l'écriture inclusive, Marlène Schiappa a exprimé des réserves. "Je suis très favorable à féminiser le langage", à dire par exemple "celles et ceux, les Françaises et les Français, les policières et les policiers etc", afin de "ne pas +invisibiliser+ les femmes".

"En revanche, le point médian très honnêtement, ce n'est pas quelque chose auquel j'adhère. Je pense que c'est compliqué d'abord de l'enseigner à l'école", a-t-elle ajouté à propos de cette forme d'écriture (les Francais.e.s par exemple). Selon la secrétaire d'État, "on peut avoir le débat sémantique de la place des femmes dans le langage sans en faire l'alpha et l'omega du débat de l'égalité entre les femmes et les hommes à notre époque".