"Shoah" de Claude Lanzmann : un film entré dans l'histoire du cinéma

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox

Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox

Mis à jour le 05/07/2018 à 17H05, publié le 05/07/2018 à 16H43
Détail de l'affiche du film Shoah de Claude Lanzmann.

Détail de l'affiche du film Shoah de Claude Lanzmann.

© DR

Le film "Shoah" de Claude Lanzmann, est entré, dès sa sortie en salles en 1985, dans l'histoire du cinéma. Par sa durée (9H30), par sa forme (pas d'images d'archives) et par son propos : raconter "l'indicible", l'extermination systématique des juifs par les nazis.

Le mot "Shoah" - il apparaît dans la Bible et signifie en hébreu "anéantissement" - s'est désormais imposé dans le langage courant. "On s'est mis partout à dire la Shoah, ce nom a supplanté Holocauste, Génocide ou Solution finale", a raconté le réalisateur.

Vu par des dizaines de millions de spectateurs et enseigné dans les écoles 

Des milliers d'articles, d'études, de débats ont été consacrés à ce documentaire, sorti en 1985 et maintes fois récompensé - notamment par un César d'honneur en 1986 -, vu par des dizaines de millions de spectateurs dans le monde entier, enseigné dans les écoles. Le film a été présenté en 2012 en Turquie. Selon l'association Projet Aladin (qui milite notamment pour un rapprochement entre juifs et musulmans), c'est la première fois qu'il a été diffusé sur une chaîne publique dans un pays musulman.

Claude Lanzmann a reçu un Ours d'or d'honneur à la Berlinale en 2013 pour l'ensemble de son oeuvre. Cette récompense eut bien sûr un retentissement particulier, le cinéaste ayant toujours "pensé que Shoah aiderait profondément les Allemands à se confronter à ce terrible passé".

Un film d'histoire au présent

"Shoah" traite uniquement des camps d'extermination en Pologne (ce qui a longtemps été dénoncé par les autorités de ce pays): Chelmno, Treblinka, Auschwitz-Birkenau. Il raconte aussi le processus d'élimination du ghetto de Varsovie. Durant dix campagnes de tournage, le cinéaste a méthodiquement suivi les traces de l'infamie, identifiant les lieux du génocide et écoutant des survivants et des témoins des camps. Peu de séquences ont été rejouées ou préparées. Claude Lanzmann a parfois été contraint d'utiliser un faux nom, des faux papiers et une caméra cachée pour interroger d'anciens nazis: "Shoah est, à beaucoup d'égards, une investigation policière, et même un western dans certaines parties".

 

Ce film d'"histoire au présent", selon lui, ne comprend aucun commentaire d'experts ou d'historiens. "Il n'y a aucune voix off pour dire quoi penser, pour relier de l'extérieur les scènes entre elles. Ces facilités, propres à ce qu'on appelle classiquement un documentaire, ne sont pas autorisées dans Shoah", a-t-il expliqué.

L'inoubliable témoignage du coiffeur

Sa réalisation fut une aventure de longue haleine puisque la préparation et le tournage s'échelonnèrent de 1974 à 1981 et que le montage (il y eut 350 heures de prises de vues!) dura presque cinq ans. "Je n'ai jamais cessé de me battre avec et pour ce film, qui était une course de relais de douze interminables années. J'ai eu la force et la folie de prendre mon temps, c'est ce dont je suis le plus fier, je n'ai obéi qu'à ma propre loi", a expliqué Claude Lanzmann, en allusion aux divers problèmes (notamment financiers) rencontrés.

Parmi plusieurs scènes d'anthologie, figure celle de ce coiffeur, visage plein cadre, racontant avec peine comment il coupait les cheveux des femmes avant d'entrer dans la chambre à gaz. Sans pouvoir leur dire ce qui les attendait, sous peine de partir dans la mort avec elles. Claude Lanzmann a recherché cet homme pendant des années, avant de le retrouver en Israël et d'avoir l'idée de le filmer en train de raconter son histoire... dans un salon de coiffure près de Tel-Aviv. "On m'a souvent reproché mon sadisme dans les questions. C'est faux, c'est un accouchement fraternel. Les larmes du coiffeur sont pour moi le sceau de la vérité", a souligné le réalisateur.