Oscars 2018 : présence historique d'artistes transgenres dans les films nommés

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox

Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox

Mis à jour le 27/02/2018 à 14H39, publié le 25/02/2018 à 17H09
L'actrice Daniela Vega interprète Marina dans "Une femme fantastique" de Sebastian Lelio. 

L'actrice Daniela Vega interprète Marina dans "Une femme fantastique" de Sebastian Lelio. 

© Fabula / Collection ChristopheL

La représentation des personnes transgenres au cinéma a déjà franchi des étapes majeures. Une nouvelle va encore s'ajouter cette année avec deux films nommés aux Oscars, les prestigieuses récompenses du cinéma américain - "Une femme fantastique" du Chilien Sebastian Lelio et le documentaire "Strong Island" de Yance Ford - portés par des artistes transsexuels.

L'actrice Daniela Vega interprète magistralement Marina, une femme en deuil et en proie aux préjugés de la société chilienne dans "Une femme fantastique", favori pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère.
Dans la catégorie des documentaires, le réalisateur Yance Ford est finaliste pour "Strong Island", inspiré de sa propre histoire familiale et qui se penche sur le racisme et les failles du système judiciaire. Il y revient sur la mort de son frère, un jeune Noir tué par un homme blanc ayant échappé aux poursuites judiciaires.

Les précédents

"C'est une tendance qui se développe depuis plusieurs années, depuis (la série) Transparent ou la star Laverne Cox de la série Orange is the new black qui a fait la couverture du magazine Time et maintenant, les Oscars", remarque Larry Gross, professeur à l'université USC Annenberg à Los Angeles, spécialiste de la représentation dans les médias.

Aux Oscars, avant "Une femme fantastique", il y avait eu "The Crying Game" (1992) distingué pour son scénario, Hilary Swank et Jared Leto récompensés respectivement pour "Boys don't cry" (1999) et "Dallas Buyers Club" (2013) ou encore Eddie Redmayne nommé pour avoir incarné la pionnière du mouvement transsexuel dans "The Danish Girl" (2015).

La série télévisée "Transparent", où Jeffrey Tambor incarne une mère de famille transgenre californienne et bourgeoise, a aussi participé à la normalisation de l'image de cette communauté, mais les acteurs sont souvent "cisgenres", c'est-à-dire non transgenres.

"Un petit tremblement de terre"

La nouveauté cette année, c'est que les artistes transgenres sont acteurs et concepteurs, et honorés pour leur performance lors d'une fastueuse cérémonie retransmise dans le monde entier. "C'est un moment sismique, un petit tremblement de terre qui, je l'espère, va changer la donne", a déclaré Yance Ford à l'AFP. Il est important que "les transsexuels puissent s'incarner eux-mêmes", ces acteurs ont donc "besoin de davantage d'accès aux rôles", a remarqué le réalisateur, estimant que "notre travail, je l'espère, transcende le fait que nous sommes transgenres".

Dans "Une femme fantastique", du chilien Sebastian Lelio, Daniela Vega incarne une femme presque comme les autres : féminine, fragile, forte et digne... Un rôle de composition, a-t-elle assuré. "Marina et moi partageons le fait d'être trans, le fait d'aimer chanter de l'opéra et les beaux hommes, mais c'est tout". "Elle est plus élégante que moi, plus patiente, c'est une femme très pacifique, moi je suis plus explosive, plus latine", a-t-elle ajouté.

Une femme ordinaire

Pour Yance Ford, la performance de l'actrice et l'attention qu'elle a ainsi générée comptent, car "elle représente une femme ordinaire" alors que pendant longtemps, les personnages trans au cinéma étaient caricaturaux, façon "Dustin Hoffman dans Tootsie". Longtemps, les personnages trans ont aussi été dépeints comme inquiétants, marginaux, dépressifs. "Il y avait beaucoup de tueurs psychopathes, comme dans Le silence de agneaux", a remarqué Larry Gross, soulignant que "Transparent" et "Une femme fantastique" montrent des personnages plus authentiques.

Comme le résume le réalisateur Sebastian Lelio : "C'est une histoire d'amour, qui se trouve arriver à une femme transgenre". Pour lui, l'industrie des médias a tendance à "mettre le vieux vin dans de nouvelles bouteilles" et réécrit sans cesse des récits sur la difficulté d'être différent avec un nouvel angle : avant les transgenres, Hollywood l'a fait avec "les homosexuels, les Noirs, les juifs...".

Un peu cyniquement, le professeur Gross a observé que les transsexuels étaient "à la mode" à l'écran : l'émission de téléréalité de la célèbre drag-queen RuPaul "Drag Race" faisait un tabac aux Etats-Unis, et incarnait cette différence d'une manière "flamboyante et fière". "Le défi, c'est de montrer que la différence est une bonne chose plutôt que quelque chose de menaçant", a-t-il conclu.