"Liberté d'importuner" : Marlène Schiappa "choquée" par la tribune du Monde

Publié le 10/01/2018 à 16H48
Marlène Schiappa à l'Assemblée Nationale (12 décembre 2017)

Marlène Schiappa à l'Assemblée Nationale (12 décembre 2017)

© Lionel Bonaventure / AFP

Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, s'est dite choquée mercredi par certains arguments avancés par Catherine Deneuve et 99 autres signataires de la tribune, parue dans le Monde, défendant la "liberté d'importuner" et dénonçant le "puritanisme" consécutif aux révélations d'affaires de harcèlement sexuel et de viols dans le monde des arts.

Réagissant au phénomène de libération de la parole des femmes qui a pris une grande ampleur depuis l'automne, cette tribune à contre-courant, publiée mardi par Le Monde pour dénoncer un "puritanisme" et une "haine des hommes" apparus, selon les signataires, dans le sillage du scandale Harvey Weinstein, le très influent producteur américain accusé d'agressions et d'abus sexuels par plusieurs actrices, fait polémique.

"Des choses profondément choquantes voire fausses"

"Il y a des réflexions qui ne sont pas inintéressantes (...). Il y a aussi des choses profondément choquantes voire fausses", a dit Marlène Schiappa sur France Culture.

Les signataires défendent la "liberté d'importuner, indispensable à la liberté sexuelle", et estiment qu'il ne faut pas "confondre drague maladroite et agression sexuelle". "Une femme peut dans la même journée diriger une équipe professionnelle et jouir d'être l'objet sexuel d'un homme", ajoutent-elles. "Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d'un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro."

Les signataires considèrent que la multiplication des témoignages sur les réseaux sociaux sous le "hashtag" #MeToo et #Balancetonporc sont des "campagnes de délation". Elles évoquent "des hommes sanctionnés dans leur métier, contraints à la démission alors qu'ils n'ont eu pour seul tort que d'avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parler de choses 'intimes' lors d'un dîner professionnel ou d'avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l'attirance n'était pas réciproque".

"Un discours dangereux"

Pour Marlène Schiappa, certains arguments relèvent du "fantasme". "Dire comme c'est écrit dans cette tribune que des hommes ont été renvoyés pour avoir touché le genou d'une femme, c'est faux, où alors s'il y en a un, qu'on me le présente." La secrétaire d'État précise bien que "frotter un sexe d'homme contre une femme dans le métro sans son opinion, c'est une agression sexuelle" assortie d'une peine pouvant aller jusqu'à trois ans de prison et 75.000 euros d'amende.

"On a déjà du mal à dire aux jeunes filles qu'elles n'ont pas à éprouver de la honte et qu'elles ne sont pas coupables de cela, donc je pense que c'est dangereux de tenir ce discours", a dit la secrétaire d'État.

Marlène Schiappa trouve cependant intéressante l'idée qu'une femme a le droit de vouloir ne pas être considérée comme une "victime à vie" après une agression sexuelle.

La ministre Élisabeth Borne cherche "des réponses" sur le harcèlement dans les transports

Pour la ministre des transports Élisabeth Borne, les signataires n'ont peut-être pas bien perçu "ce que beaucoup de femmes peuvent vivre au travail". "Dans les transports, c'est un sujet qui nous préoccupe et sur lequel on va essayer aussi de trouver des réponses", a-t-elle dit sur France 2.

Pour les féministes, cette tribune "banalise les violences"

Une trentaine de féministes ont répondu à la tribune en publiant leur propre texte. "Cette tribune, c'est un peu le collègue gênant ou l'oncle fatiguant qui ne comprend pas ce qui est en train de se passer", ont-elles ironisé sur le site de franceinfo. Une de ses signataires, Caroline de Haas, a déclaré sur CNews que les arguments employés visaient à "banaliser les violences et mettre un voile sur la réalité de la société" qui est encore "extrêmement violente à l'encontre des femmes".

"Avec ce texte, elles essayent de refermer la chape de plomb que nous avons commencé à soulever. Elles n'y arriveront pas."

Dans cette tribune, qui répond point par point aux arguments énoncés dans Le Monde, les féministes, parmi lesquelles la militante Caroline De Haas, contestent notamment les risques d'excès dans la libération de la parole des femmes : "+On risquerait d’aller trop loin.+ Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès. L’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui du monde dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. La caricature, elle est là."

Selon une étude de l'Ifop pour le Défenseur des droits rendue publique en 2015, une femme active sur cinq en France affirmait avoir été confrontée à une situation de harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelle. Une enquête Odoxa pour franceinfo et Le Figaro publiée en octobre montrait que plus d'une femme sur deux (53%) avait déjà été victime d'agression sexuelle ou de harcèlement.