Les Congo(s) en vedette au 41e festival de Douarnenez

Par @Culturebox
Mis à jour le 22/08/2018 à 11H46, publié le 19/08/2018 à 11H45
Manie Malone et Patsha Bay dans "Viva Riva" (2010), un film belgo-franco-congolais de Djo Tunda Wa Munga, projeté au festival de Douarnenez

Manie Malone et Patsha Bay dans "Viva Riva" (2010), un film belgo-franco-congolais de Djo Tunda Wa Munga, projeté au festival de Douarnenez

© Summiteer Film

Pendant dix jours, les "peuples des Congo(s)" ont rendez-vous à Douarnenez (Finistère) pour la 41e édition du festival de cinéma, une manifestation qui donne la parole à des culture oubliées, ouverte sur les problématiques sociales du monde entier. L'occasion de débats et de découvertes de talents dans ces deux républiques africaines à l'actualité souvent tragique.

En 40 ans, "nous nous sommes rendu compte que nous nous étions très peu intéressés à l'Afrique sub-saharienne et qu'il était grand temps", explique Yann Stéphant, qui dirige depuis cinq ans ce festival hors norme, pour justifier le thème des Congos retenu pour 2018.
 
Jusqu'au 25 août, 80 films, documentaires ou fictions, et sans doute autant de débats, sont proposés au festival de Douarnenez pour tenter d'apprivoiser cette immensité d'Afrique centrale "au coeur des ténèbres", selon le titre d'un des plus célèbres romans de Joseph Conrad.

Reportage : France 3 Bretagne G. Bron / J. Le Bot / S. Secret


"On accueille beaucoup de jeunes créateurs", se réjouit le responsable du festival. A l'image de Machérie Ekwa Bahango, une jeune réalisatrice dont la première fiction figure dans la sélection panorama à la Berlinale 2018 : à travers le portrait d'une jeune fille, "Maki'la", tourné à Kinshasa, met en scène la survie au quotidien des enfants des rues, entre violences faites aux femmes, pauvreté et délinquance.
Les Congo(s) en vedette au 41e festival de Douarnenez Les Congo(s) en vedette au 41e festival de Douarnenez

Des jeunes créateurs et des redécouvertes

Le festival permet aussi de (re)découvrir quelques raretés, tel ce documentaire de 1953, "Les statues meurent aussi", signé Chris Marker, Alain Resnais et Ghislain Cloquet. Ou celui, en 16mm, de Mweze Ngangura -présent à Douarnenez-, "Kin kiesse ou les joies douces amères de Kinshasa-la-belle" (1982). Ou encore l'oeuvre du réalisateur haïtien Raoul Peck, "Lumumba, la mort d'un prophète" (1992) sur cette figure charismatique de l'histoire congolaise, assassinée en 1961.
 
Mais Douarnenez ne serait rien sans ses éternels débats jusqu'à plus d'heure. "C'est vrai qu'une de nos spécificités, ce sont ces espaces de paroles souvent assez politiques", euphémise Yann Stéphant. Parmi ceux qui n'ont pas été contraints à l'exil, ce sont des débats parfois sensibles pour des intellectuels ou des artistes soumis à des régimes pointés du doigt par les organisations de défense des droits de l'homme.
 
D'un côté du fleuve Congo et de ses 4.300 kilomètres, la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) et ses 78 millions d'habitants, sur plus de quatre fois la France. Sur l'autre rive, la République du Congo et ses 5 millions de citoyens sur 345.000 km2. Et deux capitales, Kinshasa et Brazzaville, qui se font face, séparées par le fleuve.
"Lumumba, la mort d'un prophète" (1992) de Raoul Peck, extrait

Des témoignages sur deux pays aux régimes autoritaires

Après moult tergiversations, des élections présidentielles sont prévues en décembre en RDC, dont l'est, particulièrement, reste miné par la violence de groupes armés. Son président, Joseph Kabila, au pouvoir depuis l'assassinat de son père en 2001, vient de faire savoir qu'il ne se représenterait pas, conformément à la Constitution.
 
Dernier épisode de violence en date en République du Congo, où Denis Sassou Nguesso affiche 34 ans de présidence : le gouvernement a reconnu la mort de 13 jeunes dans un commissariat fin juillet. Deux pays aussi dont les riches sous-sols attirent les convoitises.
 
Pour Yann Stéphant, la situation est différente bien qu'il s'agisse dans les deux cas de "régimes autoritaires". En RDC (Kinshasa), "il y a énormément de mouvements citoyens" alors qu'au Congo Brazzaville, il y a "une vraie chape de plomb". De ce fait, "les artistes ont d'autant plus de poids". Les représentants de la société civile et les artistes présents livreront leurs témoignages aux débats.
"Kin-kiesse ou les joies douces amères de Kin-la-belle", de Mwenze Ngangura (1983)

Douarnenez, "une aventure humaine hors du commun"

Au-delà du thème de chaque édition du festival né en 1978, à Douarnenez la diversité s'entend au sens large. Depuis 2009, le festival porte une attention particulière aux sourds, traduisant avec l'aide de 25 interprètes l'intégralité des débats et une large part des films en langue des signes. Ceux-ci le lui rendent bien, puisqu'une quarantaine d'entre eux figurent désormais parmi les 350 bénévoles.
 
De même, depuis 2011, les LGBTQI (lesbiennes, gays, bisexuels, trans, queer et intersexes) ont officiellement leur place à la table des festivités. Ce qui explique qu'en 2015, le premier forum international intersexe (personnes nées de sexe indéfini) se soit tenu dans le port breton.
 
Pour Gérard Alle, administrateur, le festival est depuis 40 ans "une aventure humaine hors du commun. Il faut maintenant transmettre cette histoire collective (...) et ses valeurs".
 
Il s'est taillé la réputation de donner la parole à des cultures oubliées et aux problématiques sociales du monde entier.
"Félicité" d'Alain Gomis, la bande-annonce

Un rendez-vous, en 1978, qui s'est perpétué

"Il y avait en 1978 une espèce de convergence des luttes, ça foisonnait de partout", analyse Gérard Alle. A Douarnenez, port de pêche à la longue tradition ouvrière, "la MJC très active était menée par une équipe de cinéphiles qui s'est intéressée à la situation au Québec, alors en pleine effervescence politique et culturelle".
 
D'où la décision d'inviter des Québécois et de présenter leurs films. "Mais, dans l'idée des Bretons, c'était un one-shot. Sauf qu'ils attendaient 500 participants et qu'il y en a eu 3.000", relève le journaliste. Egalement écrivain, il vient de publier, avec Caroline Troin, programmatrice et co-directrice du festival pendant 20 ans, "Les yeux grands ouverts" aux éditions Locus Solus, pour célébrer "40 ans de cinéma et de diversité".
 
La confrontation avec les Québécois et leur rapport aux peuples premiers pique la curiosité des organisateurs. D'où une deuxième édition, en 1979, consacrée aux nations indiennes. Ensuite, la planète entière a débarqué. Avec un flair - ou une baraka - déroutant dans la pertinence de la thématique retenue, pourtant déterminée plusieurs mois avant le festival.
"Viva Riva" (2012), de Djo Tunda Wa Munga, la bande-annonce

1991, une année marquante avec les Aborigènes d'Australie

Des "peuples de Chine et du Tibet" en 1989, quelques mois après la répression de Tian'anmen aux "peuples de Turquie" un mois après la tentative de coup d'Etat de juillet 2016.        
 
Pour Gérard Alle, l'une des plus marquantes reste celle de 1991, consacrée aux Aborigènes d'Australie : "C'est un autre univers, une autre spiritualité, il s'est passé quelque chose de très fort cette année-là".
 
Ce qui fait la spécificité du festival associatif, estime l'administrateur, "c'est que ça joue 'collectif', avec plus de 300 bénévoles. Les invités sont logés chez l'habitant. Surtout, les organisateurs vont sur le terrain avant chaque édition et la programmation se définit d'abord à partir de rencontres humaines sur place et pas à distance, par internet".
 
Pour Gérard Alle, ces dix jours, jusqu'au 25 août, c'est une bouffée d'air: "On invente un monde fraternel. Et ça fait un bien fou !"