Cannes 2018 : "Les chatouilles" d’Andréa Bescond et Eric Métayer bouleverse les festivaliers

Par @Culturebox
Mis à jour le 15/05/2018 à 16H13, publié le 15/05/2018 à 14H45
Pierre Deladonchamps et Cyrille Mairesse dans "Les chatouilles" d'Andréa Bescond et Eric Métayer.

Pierre Deladonchamps et Cyrille Mairesse dans "Les chatouilles" d'Andréa Bescond et Eric Métayer.

© Stéphanie Branchu - Les Films du Kiosque

Comment parler du drame de la pédophilie au cinéma ? Dans "Les chatouilles", premier film d’Andréa Bescond et Eric Métayer, le récit personnel emprunte au théâtre et à la danse pour une écriture à la fois grave et solaire, poétique et drôle. Un film reçu hier soir à Cannes avec enthousiasme et émotion.

La note Culturebox

3
3/5
Commençons par la fin : Salle Bunuel du Palais des festivals à Cannes, peu après minuit. Le film "Les chatouilles" vient d’être projeté dans la sélection Un certain regard. Dès la fin du générique, l’applaudissement est nourri. Il se fait de plus en plus généreux puis se prolonge, stable, surprenant les principaux intéressés, les réalisateurs Andréa Bescond et Eric Métayer, très émus. Il durera dix minutes, créant entre les spectateurs – certains sèchent leurs larmes, d’autres disent merci – et l’équipe du film – Karin Viard, Clovis Cornillac, Pierre Deladonchamps... - une sorte de complicité éphémère et magique.
"Les chatouilles" est un premier film. C’est l’adaptation au cinéma du spectacle de théâtre et de danse imaginé par la chorégraphe et comédienne Andréa Bescond avec son mari le metteur en scène Eric Métayer, d’après son histoire, l’agression sexuelle répétée, subie quand elle était enfant. Révélation au Off d’Avignon en 2014, il a vécu une belle carrière depuis, au point d’en faire un film. Revenons donc au début.

Abus répété, mais toujours tenu secret

Odette (jouée par Cyrille Mairesse) est une petite fille de huit ans qui joue dans sa chambre, souriante et paisible, quand Gilbert, voisin et ami de la famille vient lui proposer – lui imposer, devrait-on dire – des "chatouilles". Les réalisateurs du film n’ont pas peur de nommer la chose : l’abus sexuel est évoqué clairement. Avec pudeur, mais sans trop de détours. La souffrance, aussi, est dite, immédiatement. L’abus de Gilbert sera répété, deviendra régulier, mais sera toujours tenu secret par la petite fille parce qu’il n’est pas facile de prévenir les parents.
Karin Viard, Andréa Bescond et Clovis Cornillac dans "Les chatouilles".

Karin Viard, Andréa Bescond et Clovis Cornillac dans "Les chatouilles".

© Stéphanie Branchu - Les Films du Kiosque
Abus dévastateur pour la gamine, pour l’adolescente, pour la jeune femme. Qui, brusquement, la trentaine, fait irruption dans le film (cette fois Anrdéa Bescond elle-même), dans les mêmes scènes que la gamine, aux côtés d’une psy (Carole Franck). Avec elle péniblement, avec éclat, Odette remonte le fil. D’une jeunesse en dents de scie, meurtrie malgré les moments de lumière. D’un parcours de jeune adulte chaotique, entre drogue, alcool et rencontres sans lendemain. Pourquoi elle n’en a pas parlé avant. Comment elle a géré ce traumatisme. Comment elle l’a enseveli. La psy est là, partout dans le film, à toutes les phases. C’est fort, parfois très drôle. Comment parler, au cinéma, de la persistance de ce mal subi, puis de la résilience ?

L’intrusion de la danse

La rencontre avec la psy est forte et sobre à la fois. C’est aussi une très jolie trouvaille de mise en scène qui insuffle perspective et rythme. Une autre est l’intrusion de la danse. Dans ce récit mémoriel éclaté, la danse est là parce qu’elle a toujours été, en vrai, salvatrice et fil conducteur de la vie d’Andréa Bescond  Elle en a fait son métier et Odette dans le film quitte le foyer pour un conservatoire de danse parisien, puis s’engage dans des tournées de comédies musicales à grand succès. Mais, toujours dans le film, la danse est plus que cela, elle est une énergie constante. Et des parenthèses récurrentes : fond noir et Andréa sous la lumière, la danseuse se meut, se plie, se crispe, se retourne, tremble à l’excès, s’effondre, se relève. Moment suspendu. 

Dans son drame, Odette n’est pas seule. Et "Les chatouilles" montre bien combien le traumatisme de l’abus sexuel sur un enfant bouleverse l’entourage, quand, enfin, les choses sont sues. La famille, en premier chef, qui soit accompagne Odette dans la compassion, comme le père (Clovis Cornillac), sans parvenir pour autant à l’apaiser pleinement, soit se réfugie dans le déni, comme la mère (Karin Viard, d’une dureté rare), incapable d’aider sa fille. Le soutien le plus précieux viendra d’abord de l’ami (Gringe), puis de l’amant (Lenny, Grégory Montel), qui peu à peu parvient à partager sa souffrance.

Malgré les imperfections d’une première œuvre, "Les chatouilles" est un film qui tient par l’incroyable énergie qu’il transmet. Tout à la fois violent, solaire et poétique.

LA FICHE

Genre : Drame
Réalisateur : Andréa Bescond, Eric Métayer
Pays : France
Acteurs :  Andréa Bescond, Karin Viard, Clovis Cornillac, Pierre Deladonchamps
Durée : 1h43
Sortie : 26 septembre 2018

Synopsis : Odette a huit ans, elle aime danser et dessiner. Pourquoi se méfierait-elle d’un ami de ses parents qui lui propose de "jouer aux chatouilles" ? Une fois devenue adulte, Odette libère sa parole, et se plonge corps et âme dans sa carrière de danseuse, dans le tourbillon de la vie…