Cannes 2018 : "Leave no trace", la puissante odyssée d'un père et de sa fille loin de la société

Mis à jour le 14/05/2018 à 10H24, publié le 13/05/2018 à 20H26
Thomasin Harcourt McKenzie et Ben Foster dans "Leave no trace

Thomasin Harcourt McKenzie et Ben Foster dans "Leave no trace

© Condor Distribution

La réalisatrice indépendante américaine Debra Granik a présenté son dernier long métrage "Leave no trace" à la Quinzaine des Réalisateurs. Un vétéran de l'armée vit isolé dans un parc national avec sa fille adolescente. Quand ils sont contraints de quitter la nature et de rejoindre la société, la jeune fille découvre qu'on peut vivre autrement. Une odyssée père-fille touchante et puissante.

La note Culturebox

4
4/5
On ne saura rien du passé de ces deux-là. Tout juste comprendra-t-on que Will (Ben Foster) est un vétéran de l'armée américaine, qu'il a très probablement combattu au Proche-Orient et qu'il en revenu traumatisé. Comme de nombreux anciens combattants, il a choisi de ne pas réintégrer la société, ou n'a pas réussi le faire. Avec sa fille Tom (Thomasin Harcourt McKenzie), il forme un duo survivaliste dormant dans un camp de fortune installé illégalement dans un parc national de l'Orégon, près de Portland.
"Leave no trace", la bande annonce en VO

Qui est la mère de Tom ? Elle n'est jamais évoquée. D'où viennent-ils ? On ne le sait pas. L'histoire se vit strictement au présent pour Will et pour sa fille, le premier tentant d'échapper à ses cauchemars récurrents, la seconde se contentant avec bonheur d'apprendre ce que lui enseigne son père. Cette école "à la maison" se fait sans maison, dans la nature, et pourtant Will n'oublie pas ses responsabilités paternelles. Si elle sait choisir les plantes comestibles et allumer un feu sans allumettes ni briquet, Tom sait aussi tout ce qu'un adolescent de son âge doit connaître du monde.

A Cannes, le 13 mai 2018 pour la présentation de "Leave no trace", au centre la réalisatrice Debra Granik

A Cannes, le 13 mai 2018 pour la présentation de "Leave no trace", au centre la réalisatrice Debra Granik

© Jean-François Lixon

Le lien entre un père et sa fille

Davantage qu'un réquisitoire contre l'incapacité de la société à supporter des modes de vie alternatifs, "Leave no trace" évoque ce lien très particulier qui peut unir un père et sa fille, surtout quand ils sont les seuls membres de la famille. Un lien évidemment exacerbé par l'isolement dans lequel se trouvent Will et Tom. La petite Tom est à ce tournant de sa vie, l'adolescence, où l'on fait ses choix. La rencontre avec une communauté survivaliste l'aidera peut-être à choisir.

Le non-dit

Il y a deux ans, la section "Un certain regard" accueillait à Cannes, "Captain Fantastic" de Matt Moss. Dans ces mêmes décors du nord-ouest américain, un père de famille élevait également sa (nombreuse) famille à l'écart de la société... Le film racontait lui aussi la rencontre inévitable entre cette tribu et la "civilisation". Mais là où le Captain Fantastic agissait délibérément, philosophiquement, en réaction à la société, Will fuit ses démons. Et il entraîne Tom dans sa course en avant. A-t-il ainsi le droit d'imposer lui aussi sa vision du monde à sa progéniture ? La réponse n'est sans doute pas la même que pour Captain Fantastic. La clé de tout se cache sans doute dans le non-dit, dans le passé des deux principaux personnages, un passé inconnu du spectateur. Le film peut aussi se résumer à cette simple question : être parent, n'est-ce pas aussi tenter de faire au mieux pour ses enfants, tout en portant le fardeau nécessaire de son propre passé ? 

Un guide de la survie

"Leave no trace" est aussi le nom d'un guide de la survie dans la nature. En sept leçons, il enseigne comment vivre en osmose avec l'environnement naturel. "Leave no trace" pour limiter à leur minimum les dégâts causés par la présence humaine. "Leave no trace" également pour ne pas se faire repérer et continuer de vivre en dehors de la société.
Le film de Debra Granik est à ce titre une excellente illustration d'une parole qu'on n'entendra jamais ailleurs aux Etats-Unis que dans le cinéma indépendant. C'est l'honneur de la Quinzaine des Réalisateurs de faire résonner ce cinéma différent qu'il vienne des Etats-Unis loin des grosses machines de production consensuelles, ou qu'il soit issu de pays dont la voix a du mal à se faire entendre.

 

La fiche

Genre : Drame psychologique
Réalisateur : Debra Granik
Acteurs : Ben Foster, Thomasin Harcourt McKenzie
Durée : 1h48
Sortie : le 19 septembre 2018
Synopsis : Tom a 15 ans. Elle habite clandestinement avec son père dans la forêt qui borde Portland, Oregon. Limitant au maximum leurs contacts avec le monde moderne, ils forment une famille atypique et fusionnelle. Expulsés soudainement de leur refuge, les deux solitaires se voient offrir un toit, une scolarité et un travail. Alors que son père éprouve des difficultés à s'adapter, Tom découvre avec curiosité cette nouvelle vie. Le temps est-il venu pour elle de choisir entre l’amour filial et ce monde qui l'appelle ?