Cannes 2018 : Martin Scorsese, Carrosse d’or à la Quinzaine des Réalisateurs, offre sa leçon de cinéma

Par Lorenzo Ciavarini Azzi @Culturebox
Mis à jour le 10/05/2018 à 16H31, publié le 10/05/2018 à 13H45
Martin Scorsese reçoit le Carrosse d'or le 9 mai à la Quinzaine des Réalisateurs. 

Martin Scorsese reçoit le Carrosse d'or le 9 mai à la Quinzaine des Réalisateurs. 

© YANN COATSALIOU / AFP

Martin Scorsese n’a pas ouvert seulement la compétition du 71e Festival de Cannes avec Cate Blanchett, mais aussi la Quinzaine des Réalisateurs, récompensé à cette occasion d’un Carrosse d’or. C’était l’ultime étape d’une journée d’hommages, avec la projection de son "Mean Streets" de 1974 et la rencontre avec les festivaliers dans le cadre d’une "Conversation", leçon de cinéma intense et sincère.

9 mai, 20 heures, dans la grande salle du Théâtre Croisette à Cannes. Alors que la veille Martin Scorsese ouvrait solennellement avec Cate Blanchett le 71e Festival de Cannes, le réalisateur s’apprête à être distingué par la Quinzaine des Réalisateurs ouvrant ainsi cette autre sélection majeure de Cannes.

Sincèrement ému

Incontournable Scorsese donc. Il faut dire qu’entre le cinéaste new-yorkais et Cannes, la relation a porté de jolis fruits : une Palme d’or en 1976 pour "Taxi Driver", un prix de la mise en scène dix ans plus tard pour "After Hours", la présidence du jury du festival en 1998, sans parler de la vingtaine de films présentés. Ce soir Scorsese est récompensé du Carrosse d’or, remis par la Société des Réalisateurs de Films (SRF) qui honore l'ensemble de l'oeuvre d'un cinéaste. Une distinction qui a un goût particulier pour Martin Scorsese, plus intense, plus vrai que tant d’autres. Comme lui, Herzog l’a eu, mais aussi Kaurismaki, Resnais ou Sembene Ousmane. Le Carrosse d’or renvoie au film éponyme de Jean Renoir, et à la cinéphilie proverbiale de Scorsese. Il renvoie surtout à la Quinzaine qui a diffusé la première, en 1974, "Mean Streets" de ce quasi inconnu.

Entré au son de "Jumpin Jack Flash" des Stones, Scorsese est ému. Autour de lui, sur scène, les responsables de la Quinzaine et d’autres cinéastes de la Société des Réalisateurs de Films, comme Bertrand Bonnello, Cédric Klapisch et Jacques Audiard, excusez du peu. Célébration si peu formelle, extrêmement joyeuse et sincère. Audiard lance le bras en l’air comme pour fêter une victoire. "Vous dire merci ne suffit pas pour vous expliquer ce que je ressens", dit Scorsese, la main sur le cœur et la voix tremblotante.

Et si on se disait que tout a commencé ici ?

Tout avait commencé quelques heures plus tôt. 14h30, projection de "Mean Streets", à la Quinzaine. Salle comble et visiblement enthousiaste. Les fidèles de la Quinzaine, les cinéphiles, les journalistes, les cheveux blancs et beaucoup de têtes très jeunes, les étudiants en cinéma avides de pellicules cultes et de rencontres, car on sait que Scorsese sera là. "Mean Streets", la vie d’une poignée de jeunes fils d’immigrés italiens de la "Lower Esatside", entre rêve d’installation et petite délinquance, amitié joyeuse et bagarres quotidiennes. Tout y est : Harvey Keitel et Robert De Niro, New York, les origines italiennes... La musique, omniprésence, du rock aux chansons napolitaines, la violence, la joie, l’humour, le mouvement. Et les thèmes : la question morale, la responsabilité, le bien et le mal, la religion, le salut toujours possible et le crime à portée de main…

Arrivée très applaudie de Martin Scorsese dans la salle, mais l’homme, pudique, préfère vite s’installer pour que la "Conversation" avec lui commence, menée par les cinéastes de la SRF. Ces derniers aussi sont émus. Respect face au maître, plaisir de cinéphiles, mais aussi complicité manifeste. "Mean Streets", n’était pas le premier film de Scorsese.
"Une conversation" avec Martin Scorsese à la Quinzaine des Réalisateurs le 9 mai.

"Une conversation" avec Martin Scorsese à la Quinzaine des Réalisateurs le 9 mai.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
"Mais si on se permettait de croire que tout a commencé ici, à la Quinzaine de réalisateurs de Cannes, en 1974 ?", lance, malicieuse, la réalisatrice Rebecca Zlotowski. Ce ne serait pas totalement faux, répond de manière détournée Scorsese. "1974, c’était la première fois à Cannes. Et la meilleure fois, parce que j’étais dans l’anonymat. Et on allait de lieu en lieu rencontrer tout le monde : des acteurs, des producteurs, des réalisateurs, des gens comme Wim Wenders, Werner Herzog… J’ai aussi bénéficié du patronage de gens comme Pierre Rissient (décédé il y a quelques jours) ou de Bertrand Tavernier".  Scorsese est intarissable sur cette période de découverte pour les nouveaux réalisateurs, "de cinéastes méconnus et même de la géographie des décors de Raoul Walsh ! Oui, c’est ici que ça a commencé, ça a été une exposition inespérée pour un film, ‘Mean Streets’, dont je n’étais pas sûr de trouver un distributeur en arrivant. D’ici il a été vu par le monde entier… ".

"Mean Streets" et la question morale 

A quelle question répondait "Mean Streets" ?, se demande Bertrand Bonnello. "La question posée était une chose avec laquelle je grandissais : je vivais dans un lieu dangereux habité par des gens durs mais aussi par des bonnes personnes. Ces deux aspects sont présents en même temps chez l’être humain. La question est : comment vivre moralement bien avec tout cela ?"
Avec Scorsese, c’est une plongée immédiate dans le quartier italien de New York, pas l’actuel quartier touristique, mais celui de la pauvreté, de la débrouille et du crime toujours possible. Le cinéaste est d’un naturel confondant, ses mimiques, sa voix nasale, son accent, ses rires, ses blagues font de ce moment une vraie conversation. "Il m’a fallu du temps pour que je comprenne que ‘Mean Streets’ n’était autre que l’histoire de mon père et de son frère plus jeune. Je le voyais sur la question de la responsabilité et de l’obligation. J’ai toujours vu les adultes accomplir ces choses-là, s’occuper de quelqu’un. Ces enjeux moraux, existentiels, philosophiques sont tous les jours remis sur l’ouvrage même si on ne les prend pas toujours comme tels (…)  Cette notion de responsabilité me fait penser à ces travailleurs sociaux dans le New York le plus dur qui étaient sans le sou mais qui continuaient à croire qu’ils avaient les moyens de venir en aide. Ils prenaient vraiment en charge les personnes dans le besoin. Ces gens ont eu sur moi une influence dans l’idée de faire le bien. Autrement, ce qui restait, c’était le crime !".

Le tragique et le comique

Dans cette tension morale, le tragique et le comique se disputent la partie. Mieux. Ils coexistent. "C’est la raison pour laquelle l’humour est là dans mes films". Relancé par Klapisch et par Audiard sur certains films en particulier, Scorsese en évoque deux à propos d’humour : "‘After Hours’ était une comédie. Mais c’était aussi un cauchemar. Qui avait à voir avec ma mère (rires appuyés dans la salle). 'Kings of comedy' (La valse des pantins), lui – et le visage de Scorsese brusquement s’assombrit -  n’était pas une comédie. C’est De Niro qui m’avait poussé à le faire. Je rechignais. L’expérience a été difficile. Jerry Lewis m’a dit un jour – bien plus tard - que s’il n’y avait pas de plaisir à tourner, je ne devais pas être là. Il avait raison ! On ne parle pas de plaisir comme un amusement : le plaisir, c’est être concentré sur son travail. Si on sent que quelque chose cloche, il n’y pas de raison d’être là. C’est ce que j’avais vécu".

Dessinateur

Les cinéastes brûlent d’envie d’interroger le réalisateur sur sa manière de travailler. Peu d’images existent sur la préparation de ses films. L’admiration de Scorsese pour la simplicité apparente des tournages d’Eastwood, Renoir, Bunuel est connue : "On dirait un travail sans effort. Mais ce n’est pas vrai. Il y a une très grosse préparation en amont. (…) Pour parler de ma façon de travailler je dois revenir à mon enfance, dans une famille de la classe ouvrière. A cause de mon asthme, je passais mes journées à la maison et ma seule manière pour m’exprimer et m’ouvrir au monde était le dessin. Et en collant un dessin à un autre, peu à peu cela devenait un storyboard. Encore aujourd’hui, je m’enferme deux semaines quelque part pour dessiner le déroulé, la conception. D’autres aspects sont apparus plus récemment, comme l’idée d’avoir la composition des plans".
"Une conversation" avec Martin Scorsese à la Quinzaine.

"Une conversation" avec Martin Scorsese à la Quinzaine.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
"Mais le plus important reste le découpage en tête : ‘Raging Bull’, ‘Taxi Driver’, ‘Mean Streets’ naissent comme ça. C’est un mode de fonctionnement qui est aussi inspiré d’Elia Kazan, et de John Ford. (…) Même les dialogues, comme dans ‘Raging Bull’, ne sont pas construits sur l’écriture mais sur la façon dont est composé le plan et dont les mouvements se créent dans le décor. Les scènes de ces films sont toutes dessinées d’avance. Sauf celles qui nous tombent dessus par hasard : c’est là que la magie du film fonctionne. Le bon exemple est la scène ‘Are you talking to me ?’ devant le miroir dans ‘Taxi Driver’. C’est venu par hasard. Je ne vais pas l’arrêter ! Ou la scène ‘You think I’m funny’ dans ‘Casino’. Joe Pesci m’avait dit qu’il voulait raconter une histoire qu’il lui était arrivé. On l’a répétée. C’est de la magie : toujours dans ‘Casino’, le dialogue Pesci-De Niro dans le désert, ou la scène de De Niro dans sa maison avec la robe de chambre rose… quelque chose est advenu".

"Casino" est un film limite, rappelle Bonnello. Tout est poussé à l’extrême, la vitesse, la virtuosité, la voix off… "Oui c’était complètement fou" dit Scorsese, "double musique, double voix off, on était dans cet excès-là. La vitesse est une exploration des limites. J’étais fasciné par l’ouverture de ‘Jules et Jim’ : je découvrais qu’avec la vitesse on peut traiter les relations amoureuses. C’était très inspirant".

Transmission

La cinéphilie de Martin Scorsese transparaît à chaque instant. Sa "leçon de cinéma" à la Quinzaine des Réalisateurs ne pouvait se terminer sans évoquer la transmission et l’immense travail réalisé par Scorsese dans le cadre de la World Cinema Foundation pour le sauvetage et la conservation des films…
Jacques Audiard, Cédric Klapisch, Martin Scorsese, Rebecca Zlotowski et Bertrand Bonnello. 

Jacques Audiard, Cédric Klapisch, Martin Scorsese, Rebecca Zlotowski et Bertrand Bonnello. 

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
"On va tous disparaître. Mais pourquoi le cinéma devrait disparaître maintenant ? Il ne faut pas se poser la question de l’argent que ça rapporte, mais de ce qu’il représente. Ce choc du cinéma m’a marqué à vie et je ne veux pas croire que d’autres ne puissent pas vivre la même chose. Le cinéma est une expérience spirituelle de la catharsis, de la transcendance. Pourquoi se couper de ça ?  J’ai le goût de la transmission. Je me demande toujours comment eux, ceux des nouvelles générations, vivront ça. A une de mes filles qui a aujourd’hui 18 ans, on a commencé à montrer des films dès l’âge de 2 ans. Très vite elle s’est aperçue qu’elle en avait vu 300. Tout ça est là pour eux, les jeunes. Partager cette joie-là, de la découverte. Je ne connais pas plus grand bonheur".