La fine fleur du cinéma à l’Elysée : dans les coulisses d’une soirée privée

Par Laurence Piquet @Culturebox
Mis à jour le 29/04/2018 à 17H05, publié le 29/04/2018 à 16H34
Le Palais de l'Elysée.

Le Palais de l'Elysée.

© Jacques Witt / Sipa/SIPA

Soir de fête pour le cinéma français. A dix jours de l’ouverture du Festival de Cannes, Emmanuel Macron a convié le 26 avril à l’Elysée plus de 120 personnalités du 7e art. Acteurs, producteurs, réalisateurs, diffuseurs… tous les métiers ont répondu présent. Opération séduction du président : rassurer sur les aides au financement de ce secteur mais aussi rappeler sa place dans la culture mondiale.

Pas de caméra. Peu de photos, même parmi les convives. Et à peine une toute petite poignée de journalistes conviés. Il flottait dans les salons de l’Hôtel d’Evreux comme un parfum de légèreté jeudi soir. Des retrouvailles pour le milieu du cinéma à quelques jours du festival de Cannes.

Comment ça s'est passé avec Donald Trump ?

19h30, l’heure du premier verre. Par petit groupe, on se resserre, on devise. Et très rapidement, la solennité des lieux se rappelle à notre bon souvenir. L’annonce officielle résonne dans les salons : le président de la République et son épouse Brigitte font leur entrée. Salutations, poignées de main fermes, aucune trace apparente du marathon présidentiel aux Etats-Unis achevé il y a quelques heures. Une visite d’Etat présente dans les esprits de tous les invités car les questions fusent : "comment cela s’est-il passé ?", "Donald Trump, comment est-il en privé ?, Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné ?" Sourire imperturbable, Emmanuel Macron s’amuse et répond à la curiosité de chacun. De son côté son épouse raconte ses souvenirs les plus marquants. Et confie son besoin d’écrire chaque jour pour ne rien effacer de ces moments.


Après cet apéritif aux saveurs américaines, honneur au septième art "made in France". Un plan de distribution des places – et non des rôles – à la main, chacun gagne sa table : quatorze au total, autour desquelles se retrouvent les principaux protagonistes du cinéma. Des comédiens comme Virginie Ledoyen, Virginie Effira, ou Gaspard Ulliel. Les responsables du festival de Cannes, Thierry Fremaux et Pierre Lescure, la présidente de France Télévisions Delphine Ernotte et Véronique Cayla la présidente d’Arte, parmi les producteurs Alain Terzian, mais aussi les représentants des écoles comme la Fémis, ou Louis Lumière.
 

Monica Bellucci, Jean Dujardin, Claude Lelouch

Un absent a fait le buzz il y a quelques jours : Hughes Charbonneau, le producteur du film "120 battements par minute", a refusé de se rendre à l’invitation du président.



Une façon de marquer son opposition au vote récent du projet de loi asile et immigration. Une position partagée par ailleurs par le réalisateur du film, Robin Campillo, qui a appelé à un rassemblement citoyen, le 5 mai prochain, avec une cinquantaine d’autres artistes, pour manifester contre "la politique libérale et autoritaire d’Emmanuelle Macron".
Jean Dujardin en 2017. 

Jean Dujardin en 2017. 

© bertrand GUAY / AFP
Autour du président et de son épouse, Monica Bellucci, Jean Dujardin, Claude Lelouch,  Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi la ministre de la culture, Françoise Nyssen. Chahutée ces dernières semaines par les médias, la ministre ne commente pas et ne s’arrête que sur ce qui lui semble essentiel : "sa passion intacte, nous dit-elle, pour le cinéma et les auteurs". Ou encore le bonheur qu’elle a pu ressentir la veille lors d’un déplacement au festival de Bourges. Une ministre décidée à mobiliser le cinéma sur la question des femmes : elle sera à Cannes, le 14 mai, aux côtés de Thierry Frémaux et des porte-paroles des collectifs pour la parité, 5050x2020. De nouveaux engagements pour la profession devraient être annoncés.  

"Nous avons besoin de mythes, de rêves, et vous les portez"

Au menu, avant que le buffet ne soit ouvert à tous, quelques mots du président pour marquer son soutien au cinéma et à la création. Pas question, explique-t- il, de toucher au système d’aide au financement du secteur. Certes il va falloir s’adapter aux nouveaux concurrents tel Netflix, le géant américain du streaming. Certes il va falloir aussi moderniser Hadopi, système de lutte contre le téléchargement illégal qui doit s’adapter à l’évolution des pratiques et des modes de production.

Mais reste le principal. La France et le cinéma, c’est une histoire particulière. Un couple qui dure et continue de faire rêver. 200 millions d’entrées par an, des artistes et un Festival de Cannes célébrés dans le monde entier. Emmanuel Macron rappelle à tous ceux qu’il a réunis ce soir-là leur responsabilité et leur importance dans la création. "Nous avons besoin de mythes, de rêves, et vous les portez". Avec chacun, un peu plus tard, il reviendra sur cette nécessité de s’identifier à des héros. Et d’inventer de nouveaux modèles.

Le Chinois Jia Zhangke, le Français Antoine Desrosières et...

Petites asperges, pâté en croute, risotto et cassolette de veau, l’heure est à présent aux plaisirs de la table. Parmi les meilleurs cuisiniers de France régalent la salle. Les discussions s’animent, des rencontres se nouent.
Le réalisateur chinois Jia Zhangke entouré de l'équipe du film "Mountains May Depart" à Cannes en 2015.

Le réalisateur chinois Jia Zhangke entouré de l'équipe du film "Mountains May Depart" à Cannes en 2015.

© Lionel Cironneau/AP/SIPA
A ma table, dénommée "Lapis lazuli", le réalisateur chinois Jia Zhangke, en lice pour la cinquième fois à Cannes pour la Palme d’Or avec son film "Ash is purest white" : un artiste déjà récompensé d’un Lion d’Or à Venise, mais sous les lambris dorés du Palais de l’Elysée, l’homme reste timide et réservé.

A ses côtés, le réalisateur français Antoine Desrosières qui revient après 18 ans d’absence dans la sélection "Un certain regard" : heureux, il nous parle de son film "A genoux les gars", qui raconte la volonté d’émancipation des femmes sur fond de chantage à la sextape. Ses comédiens jouent tous pour la première fois. Mais "ils sont professionnels, je les ai payés !" souligne-t-il avec amusement.

... Laura Smet

Un peu plus loin, Laura Smet, mélancolique, parle avec flamme de "l’homme de ma vie, mon père". De sa difficulté à faire le deuil, de sa volonté de retrouver la paix. Sa table porte le nom de… Jade.

Une fois les desserts engloutis – des pâtisseries sans sucre dont la créatrice nous défend les bienfaits avec passion – la soirée s’étire, et les invités continuent d’échanger avec le président. Un producteur lui raconte son meilleur bide, chacun a son anecdote à livrer. Exit le protocole. Le président sourit toujours mais il est l’heure de se coucher. Et ça, ce n’est pas du cinéma !