"L'Homme qui tua Don Quichotte", tout ça pour ça

Mis à jour le 23/05/2018 à 11H55, publié le 20/05/2018 à 18H00
Adam Driver, Jonathan Pryce dans "L'homme qui tua Don Quichotte"

Adam Driver, Jonathan Pryce dans "L'homme qui tua Don Quichotte"

© Diego Lopez Calvin

Rarement film aura connu tant de vicissitudes depuis son projet jusqu’à sa projection. Selon Terry Gilliam, 28 ans séparent la conception de "L'Homme qui tua Don Quichotte" de sa première mondiale en clôture du Festival de Cannes et sa sortie en salles. Ce film, qui a failli tuer l’ex Monty-Python, est à son image, imaginatif, baroque, avec ses défauts et ses fulgurances.

La note Culturebox

3
3/5

Moulins à vent

Don Quichotte est comme une évidence dans l’univers de Terry Gilliam, chez qui le thème-même de l’imagination participe de ses sujets. Il est au cœur de "Bandits, bandits", "Brazil", "les Aventures du baron de Munchhausen", "Fisher King", "L’Armée des 12 singes", "Las Vegas Parano" ou "L’Imaginarium du docteur Parnassus". C'est un point commun entre tous, où s'affirme la contradiction entre une réalité et les aspirations d’un héros, toujours anti-héros. Quelle meilleure synthèse de cette constante thématique chez Gilliam que "Don Quichotte" (1615) de Cervantès (1547-1616) ? Dans cet homme nostalgique des valeurs chevaleresques, qui veut en être le mentor, alors qu’elles ont disparu à son époque. C’est tout Gilliam.
La première scène de "L'Homme qui tua Don Quichotte" est le tournage d’un film qui va hanter tout le film. Il s’agit de l’épisode où Quichotte lutte contre un moulin à vent identifié à un géant. Épisode emblématique du "chevalier à la triste figure", il va revenir quatre fois. Gilliam y condense tout son cinéma, comme rêverie de réaliser le film idéal, et comme sujet, dans ses héros dominés par leurs fantasmes. Tous tentent en vain de les concrétiser, comme s’ils se battaient contre des moulins à vent. C’est ce qui se vérifie avec son dernier film. Le cinéaste s’est battu pendant des années pour réaliser son film, pour arriver au final, à un résultat insatisfaisant.

Making-of

L’entreprise prendrait-elle le dessus sur le film lui-même ? Serait-elle le film lui-même ? "Lost in La Mancha" (2003), un making-of du film originel dont Gilliam avait commencé le tournage début 2000, racontait l’impasse et le fiasco de son projet. C’est une des malédictions de ce film, d’être plus identifié à ses affres qu’à sa valeur-même. Un deuxième making-of sur le film enfin abouti est d’ailleurs en route. Et "L'Homme qui tua Don Quichotte" dans tout ça ? Un cinéaste fantasque tourne une pub déduite de son adaptation précédente de Cervantes, et retrouve ses acteurs originels. L’un d’eux s’est totalement identifié à Quichotte et l’entraîne dans son univers où ils revivent ses aventures.
"L'Homme qui tua Don Quichotte" de Terry Gilliam (ici les acteurs Adam Driver et Jonathan Pryce).

"L'Homme qui tua Don Quichotte" de Terry Gilliam (ici les acteurs Adam Driver et Jonathan Pryce).

© Diego Lopez Calvin
Le résultat est globalement décevant, dans des redites, une intrigue inexistante, donc un manque de dramaturgie, et d’intérêt pour les personnages. C’est dire si le scénario manque de rigueur. Le film s’offre telle une réalisation improvisée au jour le jour, selon l’inspiration et le budget alloué. Car il y a un certain faste dans "L'Homme qui tua Don Quichotte", surtout dans sa deuxième partie. Gilliam aime les films à costumes et c’est ici qu’il excelle le plus. Il joue sur l’interaction entre le présent et le passé, et c’est où on le retrouve vraiment.

​Grand film malade

Jonathan Pryce (acteur fétiche de Gilliam) est parfait dans son avatar de Quichotte. Adam Driver en alter ego du cinéaste, puis en Sancho Panza (son domestique), s’en tire bien, mais la sauce ne prend pas. L’ensemble est déséquilibré, ne fonctionne pas, surtout sur la longueur (2h15). "L'Homme qui tua Don Quichotte" est un grand film malade. Terry Gilliam l’a conçu comme une parabole de son approche du cinéma. Avant d’être réalisé, le film est un rêve pour le cinéaste, et il va tout faire pour le réaliser, ce rêve.
Jonathan Pryce dans "L'Homme qui tua Don Quichotte" de Terry Gilliam

Jonathan Pryce dans "L'Homme qui tua Don Quichotte" de Terry Gilliam

© Diego Lopez Calvin
Quichotte vit son rêve de chevalerie dans l’immédiat, alors que le réalisateur le projette, avec tout le processus, la lourdeur de mise en œuvre que cela suppose. il se bat contre ces fameux moulins à vent, images de ces géants que sont les producteurs, financiers et autres cadres du cinéma. Aussi l’histoire du tournage de son film est-elle plus parlante que le film lui-même. Toutefois une tendresse envers Gilliam et son film demeure. Sa conclusion reflète le message qu’il veut faire passer : Don Quichotte, c’est moi !
"L'Homme qui tua Don Quichotte" : l'affiche française

"L'Homme qui tua Don Quichotte" : l'affiche française

© Ocean Films

LA FICHE

Genre : Drame, Aventure
Réalisateur : Terry Gilliam
Pays : Grande-Bretagne / Espagne / France / Portugal / Belgique
Acteurs : Jonathan Price, Adam Driver, Olga Kurylenko
Durée : 2h12
Sortie : 19 mai 2018

Synopsis : Toby, un jeune réalisateur de pub cynique et désabusé, se retrouve pris au piège des folles illusions d’un vieux cordonnier espagnol convaincu d’être Don Quichotte. Embarqué dans une folle aventure de plus en plus surréaliste, Toby se retrouve confronté aux conséquences tragiques d’un film qu’il a réalisé au temps de sa jeunesse idéaliste : ce film d’étudiant adapté de Cervantès a changé pour toujours les rêves et les espoirs de tout un petit village espagnol. Toby saura-t-il se racheter et retrouver un peu d’humanité ? Don Quichotte survivra-t-il à sa folie ? Ou l’amour triomphera-t-il de tout ?...