Cannes 2018 : "The House That Jack Built", le serial killer selon Lars von Trier

Par @Culturebox
Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 15/05/2018 à 19H27, publié le 15/05/2018 à 17H36
Matt Dillon dans The House That Jack Built" de Lars von Trier

Matt Dillon dans The House That Jack Built" de Lars von Trier

© 2018 Concorde Filmverleih GmbH / photo by Zentropa: Christian Geisnaes

Fidèle à Cannes depuis son premier film "Element of Crime" (1984), Lars von Trier y a été multi-récompensé, raflant presque tous les prix au fil des années jusqu’à ce qu’il soit persona non grata en 2011, suite à des propos maladroits sur Hitler en conférence de presse de " Melancholia". "The House That Jack Built" est sélectionné hors compétition, avec Matt Dillon, Uma Thurman et Bruno Ganz.

La note Culturebox

4
4/5

Le genre transcendé

Le palmarès du cinéaste danois vaut le coup d’être rappelé, tant il est impressionnant. Après "Element of Crime" qui révèle un cinéaste novateur, il remporte le prix du jury avec "Europa" (1987), le grand prix avec "Breaking the Waves", est sélectionné en compétition avec "Les Idiots" (1998), décroche la Palme d’or avec "Dancer in the Dark" (2000), revient avec Dogville (2003) et sa suite "Manderlay" (2005), est prix du jury Œcuménique avec "Antichrist" (2009), revient avec "Melancholia" (2011), prix d'interprétation féminine pour Kirsten Dunst, puis se retrouve hors compétition cette année avec "The House That Jack Built".
"The house that Jack built" : la bande-annonce (VO)
Jack (Mat Dillon) confie à Verge (Bruno Ganz) ses crimes, des meurtres en série, dont il collectionne les cadavres dans une chambre froide. Ce nouvel opus s’avère du Lars von Trier pur jus. Ayant beaucoup oeuvré dans la violence et le sexe, le Danois traite cette fois frontalement un sujet de genre : le serial killer. "Element of Crime" partait déjà du film de genre, le thriller, dans sa veine "film noir". Mais avec cet admirateur de son compatriote Carl Theodore Drayer ("Vampyr", "La Passion de Jeanne D’Arc", "Ordet"), on peut compter sur lui pour verser dans d’autres dimensions, philosophiques, sinon métaphysiques.

Humour noir et misogynie

Un film de Lars von Trier est reconnaissable entre tous, par des choix de mise en scène radicaux et des sujets transgressifs. Il n’est donc pas étonnant de voir le réalisateur tâter du serial killer, avec une approche iconoclaste. Il s’incarne en Matt Dillon, excellent de froideur et d’inquiétude, complexe et méthodique, qui se laisse porter par son assurance, allant jusqu’à rechercher sa chute. Comme c’est souvent le cas de vrais tueurs en série. Von Trier reste en cela fidèle au portrait psychologique de tels individus déviants, décrits par les spécialistes. Le Danois y glisse un humour des plus noirs dans ses réactions envers ses victimes, ou comment il les traite dans sa chambre (froide) des horreurs…
Uma Thurman et Matt Dillon dans The House That Jack Built" de Lars von Trier

Uma Thurman et Matt Dillon dans The House That Jack Built" de Lars von Trier

© 2018 Concorde Filmverleih GmbH / photo by Zentropa: Christian Geisnaes
Souvent taxé de misogyne, Lars von Trier ne déroge pas à son image, notamment avec sa première martyre (Uma Thurman), arrogante et provocatrice au possible, qui a mille possibilités de se sauver, et s'avère la  quasi-instigatrice de sa perte, une victime consentante, comme par suicide. Les autres sont qualifiées d’"idiotes" et s’offrent, elles aussi, au destin que Jack leur réserve. Il s’attaque à des hommes également, mais, étrangement (?), ils survivront à leur sort.

La maison des esprits

Cette maison que construit Jack, selon le titre, qu’il ne cesse de dessiner, de construire et de détruire, c’est la projection de sa personnalité perturbée dont il tente de s’extraire. La maison, c’est là où on habite, c’est ce que l’on habite, c’est soi. Son (par)achèvement sera son chef-d’œuvre, lors d’un grand moment de mise en scène. Car Jack considère ses assassinats comme un des beaux-arts et l’amalgame de tous ses crimes réunis en une seule pièce, sa maison, s’avère son ultime création. La prise de conscience de ce qu'il est.
Matt Dillon dans The House That Jack Built" de Lars von Trier

Matt Dillon dans The House That Jack Built" de Lars von Trier

© 2018 Concorde Filmverleih GmbH / photo by Zentropa: Christian Geisnaes
Alors se matérialise Verge, à qui il vient de décrire en voix off le récit de ses crimes. Reconnaissant le parachèvement de son "œuvre", Verge l’emmène aux Enfers. Tous deux se transposent en Dante et Virgile dans l’Hadès, comme lieu de réalisation ultime de Jack, de sa rédemption et de sa libération. Violent, plus d’une fois dérangeant et cynique, "The House That Jack Built" reflète la misanthropie de son metteur en scène, comme s’il cherchait à s’en extraire. Car un fond humaniste et d’espoir surnage constament dans son discours provoquant, auquel on limite trop souvent ses films. Toujours traversé de fulgurances, le nouveau Lars von Trier montre que le réalisateur danois n’a rien perdu de son inventivité et de sa puissance, de son art.
"The House That Jack Built" : l'affiche

"The House That Jack Built" : l'affiche

© Les Films du Losange

LA FICHE

Genre : Thriller / Drame
Réalisateur : Lars von Trier
Pays : Danemark / France / Suède / Allemagne
Acteurs :  Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman
Durée : 2h35
Sortie : 21 novembre 2018

Synopsis : États-Unis, années 70. Jack est un tueur en série. Il considère chaque meurtre comme une œuvre d'art. Alors que l'ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher, il décide  de prendre de plus en plus de risques. Jack expose sa situation personnelle, ses problèmes et ses pensées à travers sa conversation avec un inconnu, Verge. Un mélange grotesque de sophismes, d’apitoiement presque enfantin sur soi et d'explications détaillées sur les manœuvres dangereuses et sophistiquées de Jack.