Cannes 2018 : "Heureux comme Lazzaro", fable écolo-christique d’Alice Rohrwacher

Par @Culturebox
Publié le 16/05/2018 à 11H31
Adriano Tardiolo dans "Heureux comme Lazzaro".

Adriano Tardiolo dans "Heureux comme Lazzaro".

© Tempesta 2018

Primée à Cannes il y a quatre ans pour "Les merveilles", l’Italienne Alice Rohrwacher est de retour au Festival en compétition officielle pour "Heureux comme Lazzaro", une fable sur le savoir-vivre ensemble. Du beau cinéma, référence à Olmi, Bertolucci et les frères Taviani, qui souffre néanmoins de quelques longueurs. Avec un étonnant Adriano Tardiolo, Alba Rohrwacher et Nicoletta Braschi.

La note Culturebox

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Début des années 1990 : quelque part, dans un hameau du centre de l’Italie, et plus précisément dans la demeure de la marquise Alfonsina de Luna, le temps s’est arrêté. La cinquantaine de paysans qui y travaillent, soit comme ouvriers agricoles dans la récolte de tabac, soit au service de la maison dans un cadre inchangé depuis des lustres, ne perçoivent aucun salaire. Non. Ce sont des métayers, sorte de serfs locaux. Les enfants ne sont pas scolarisés, l’enseignement est dispensé par la maîtresse de maison. Dans ce modèle social hérité du Moyen-Age, la marquise est en haut de l’échelle. En bas, exploité plus que les autres, et par les paysans eux-mêmes, un jeune homme bon et toujours serviable, Lazzaro, considéré comme l’idiot du village.

Référence à "L’arbre aux sabots" et à "Novecento"

Seulement Lazzaro a noué avec le fils de la marquise, Tancredi, une amitié sincère qui semble lui avoir conféré un pouvoir particulier. Quand un jour, les carabiniers viennent libérer les paysans de leur condition de semi-esclavage, lui, parti sur la colline, s’écrase par terre en tombant d’un rocher. Il se relève 25 ans plus tard indemne, et sans avoir changé d’une ride. Les paysans qu’il retrouve habitent désormais près de la ville, inhospitalière et polluée, et vivent à la manière de la famille d’"Affreux, sales et méchants", de petits larcins. Les années ont passé, les lois ont changé mais l’exploitation reste la même.

Avec son troisième film, "Heureux comme Lazzaro" ("Lazzaro felice"), présenté en compétition officielle à Cannes, la cinéaste Alice Rohrwacher, 35 ans, retrouve le cadre rural des "Merveilles", son précédent film (Grand Prix du Festival de 2014) qui interrogeait déjà l’évolution du monde paysan. Elle renoue avec des films comme "L’arbre aux sabots" d’Ermanno Olmi (disparu récemment) ou "Novecento" de Bernardo Bertolucci, deux œuvres qui ont su décrire les relations sociales du métayage en Italie. Mais aussi avec le cinéma des frères Taviani (dont l’un, Vittorio est également décédé il y a peu), l’univers paysan qui y est dépeint, l’atmosphère de contes - un peu surhumaine – qu’on y trouve, et la peinture des paysages de ce coin d’Ombrie.

L’humanité en question

"Heureux comme Lazzaro" est une fable sur l’humanité, une réflexion sur la capacité de l’homme à vivre avec ses semblables et avec la nature. Sorte de Candide des temps modernes, Lazzaro par exemple croit naïvement à la sincérité des rapports humains, comme à son amitié avec Tancredi qu’il retrouve à son tour... De même, Lazzaro compte bien vivre avec ce que nous offre mère Nature : il ne comprend pas qu’on ne pense pas (avant d’aller acheter ou voler ailleurs) à baisser l’échine pour ramasser ce qui est nécessaire à la subsistance : de la chicorée, des carottes sauvages et d’autres herbes comestibles, qu’on trouve même dans des zones industrielles périurbaines…

Entre saint Lazar et saint François d’Assise

"Heureux comme Lazzaro" possède, enfin, une dimension religieuse, christique même : le personnage est construit en référence à deux saints : saint Lazar de Béthanie, ressuscité (comme lui) dans l’Evangile selon saint Jean, et surtout saint François d’Assise comme en témoigne une longue scène de rencontre avec un loup, clairement inspirée d’une célèbre légende. Qui est Lazzaro ? Est-il vraiment l’idiot du village ? Que voit-il quand, dans ses promenades dans la montagne, il s’arrête brusquement appelé par quelque chose, par quelqu’un ? Le Lazzaro d’Alice Rohrwacher est un étonnant mélange entre le Saint-François d’Assise de Pasolini dans "Uccellacci, uccellini" et le jeune homme benêt qui l’accompagne, incarné par Ninetto Davoli…

Saint-François d’Assise, l’homme qui communiait avec la nature, prêchait le partage des richesses, et visait pour lui la pauvreté absolue, est souvent cité en référence, et notamment par le pape actuel, François. Dans son film présenté à Cannes consacré au Souverain Pontife, Wim Wenders ne suggère-t-il pas qu’à l’avenir, on s’inspire de Saint-François d’Assise, concepteur d’une nouvelle fraternité ?

LA FICHE

Genre : Drame
Réalisateur : Alice Rohrwache  
Pays : Italie / France / Suisse / Allemagne
Acteurs : Adriano Tardiolo, Tommaso Ragno, Nicoletta Braschi, Alba Rohrwache , Sergi Lopez
Durée : 2h10
Sortie : prochainement

Synopsis : Lazzaro, un jeune paysan d’une bonté exceptionnelle vit à l’Inviolata, un hameau resté à l’écart du monde sur lequel règne la marquise Alfonsina de Luna. La vie des paysans est inchangée depuis toujours, ils sont exploités, et à leur tour, ils abusent de la bonté de Lazzaro. Un été, il se lie d’amitié avec Tancredi, le fils de la marquise.  Une amitié si précieuse qu’elle lui fera traverser le temps et mènera Lazzaro au monde moderne.