Nabil Ayouch revient avec "Razzia", trois ans après la tourmente "Much loved"

Par @Culturebox
Mis à jour le 14/03/2018 à 16H18, publié le 09/03/2018 à 18H49

Son précédent film "Much Loved", dont les personnages principaux étaient des prostituées, avait été interdit au Maroc. Trois ans plus tard, le réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch, qui refuse de "baisser les bras", est de retour avec "Razzia", œuvre "de résistance" sur les libertés individuelles.

"Razzia", film choral vibrant, en salles mercredi 14 mars, met en scène les destins croisés à Casablanca de cinq personnages en quête de liberté, alors qu'une révolte monte : une vieille femme venue à la ville avec son fils pour rechercher l'homme qu'elle aime, une femme libre qui refuse de se soumettre aux volontés de son mari, une adolescente des beaux quartiers qui apprend à se connaître, un restaurateur juif et un jeune homme de la Medina fan de Freddie Mercury.
"Razzia" de Nabil Ayouch (2018) : la bande-annonce


Interdit aux moins de 16 ans au Maroc

Interdit aux moins de 16 ans au Maroc, où il est sorti mi-février, "Razzia" a été le candidat du Maroc aux Oscars. Deux époques s'y entrecroisent : d'une part le début des années 80, à travers l'histoire de l'instituteur d'un village berbère de l'Atlas obligé de parler arabe à ses élèves en pleine accélération des réformes de l'arabisation, et d'autre part l'été 2015, "goulot d'étranglement des contradictions" d'une société prise dans "un conflit flagrant entre tradition et modernité", selon Nabil Ayouch.

Le précédent film du cinéaste, "Much Loved", avait suscité en 2015 de violentes réactions au Maroc : son actrice principale Loubna Abidar avait dû se réfugier en France après été victime d'une violente agression à Casablanca en novembre 2015.
"Much Loved" de Nabil Ayouch, la bande-annonce
Nabil Ayouch, 48 ans, né en France, parle cette fois de personnages "qu'il a croisés durant son parcours depuis maintenant une vingtaine d'années qu'il habite à Casablanca, et pour l'un d'entre eux depuis son enfance à Sarcelles" (Val d'Oise). "J'ai eu envie de parler d'eux et, à travers eux, de parler de nous. Ce sont des personnages que j'ai évidemment aimés" et "qui m'inspirent surtout par leur capacité à résister", a-t-il confié à l'AFP.

"C'est vraiment un film sur les libertés individuelles et sur la résistance", poursuit celui qui n'a rien perdu de son engagement malgré la polémique et les attaques - jusqu'aux menaces de mort - qui ont accompagné "Much Loved", interdit de projection au Maroc où il a été considéré comme "un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine".

La polémique "Much loved", "une blessure violente pas refermée"

"Ça aurait pu être un traumatisme à vie, ça a été une blessure violente qui ne s'est pas encore complètement refermée", confie Nabil Ayouch. "Mais ce n'est pas ça qui m'a donné envie d'abdiquer. Au contraire, ça a renforcé mes convictions, et surtout ma conscience du fait qu'il y a des combats à mener, et que c'est maintenant qu'il faut les mener."

"Je ne suis pas quelqu'un qui fonctionne sur la peur", assure le réalisateur, avec un regard déterminé. "Après, le jour où je sentirai que je ne peux plus m'exprimer en toute liberté au Maroc, je partirai. Mais aujourd'hui, j'ai envie de continuer à conquérir des espaces de liberté."

Maryam Touzani, coscénariste et compagne d'Ayouch, fait ses débuts d'actrice 

Pour jouer le rôle de Salima, femme libre qui veut pouvoir décider d'avoir ou non un enfant, de danser ou de fumer, de mettre une robe moulante dans la rue ou un maillot de bain deux-pièces à la plage, Nabil Ayouch a choisi sa compagne, Maryam Touzani, également coscénariste du film, qui connaît là sa première expérience de comédienne.

Elle-même cinéaste, elle dit avoir eu "plus que tout un désir incommensurable de pouvoir raconter sa vérité de femme à travers un rôle, après ce qui est arrivé à Loubna Abidar", l'actrice de "Much Loved". "C'est une manière de dire qu'on ne va pas se laisser faire, qu'on ne va pas arrêter de dire ce qu'on a à dire et de faire ce qu'on a envie de faire", a-t-elle expliqué à l'AFP.

"La position de la femme au Maroc, je sens qu'elle est en train de reculer"

"La position de la femme au Maroc, je sens franchement qu'elle est en train de reculer à un rythme effrayant, a-t-elle ajouté. C'est pour cela qu'il est urgent de se rendre compte et de réagir, de résister, chacune comme on peut."