Charlot, roi du cinéma depuis 100 ans

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 31/07/2014 à 19H46, publié le 07/02/2014 à 03H33
Charlie Chaplin dans les Lumières de la ville (1931)

Charlie Chaplin dans les Lumières de la ville (1931)

© Kobal / The Picture Desk

Charlie Chaplin n’a pas attendu de créer le personnage de Charlot pour être acteur. Son premier film sous la défroque du célèbre vagabond est sorti le 7 février 1914. Aujourd’hui, Charlot a donc 100 ans ! Déjà célèbre et promise à une carrière plus importante encore, sa silhouette reconnaissable entre toutes devint rapidement une icône, sinon l’icône emblématique du cinéma.

Enfant de la balle

Le 16 avril 1889, Charles Spencer Chaplin naît dans un foyer miséreux de Londres. Le père est la plupart du temps absent du domicile conjugal et sa mère, qui a mille peines à joindre les deux bouts, sera internée en hôpital psychiatrique, alors qu’il n’a que 14 ans. Charles est cependant un enfant de la balle : sa mère, Hannah, était artiste de music-hall en galère et son père, Charles Sr., chanteur populaire... alcoolique.
Hannah Chaplin, mère de Charlie Chaplin

Hannah Chaplin, mère de Charlie Chaplin

© DR
Charles monte toutefois très tôt sur les planches, remplaçant sa mère dans un rôle à l’âge de cinq ans sur une scène d’Alderschot (sud-ouest de l’Angleterre). Une prestation qui ne devint pas une habitude, mais une voie dans laquelle l’encouragea Hannah, détectant chez sa progéniture une « sorte de talent ». Quand il a dix ans, son père le fait intégrer, grâce à son réseau, la troupe de danseur, très populaire, des Eight Lancashire Lads. Le jeune garçon se produira ainsi sur les scènes de music-hall en 1899 et 1900. Mais il n’a guère de goût pour la danse et désire devenir acteur de comédie. Toujours scolarisé, en parallèle, il abandonne l’école à l’âge de 13 ans et devient ouvrier dans une usine, enchaînant les petits jobs à droite, à gauche.
Charles Chaplin Sr., père de Charlie Chaplin

Charles Chaplin Sr., père de Charlie Chaplin

© DR
Inscrit chez un agent artistique à 14 ans, il trouve rapidement sa place comme comique et jouera notamment dans une adaptation théâtrale de Sherlock Holmes qui l’emmène en tournée jusqu’en 1906. Il enchaîne les rôles, ne cessant de gagner en notoriété, jusqu’à être en haut de l’affiche quand il a 18 ans. Mais la notoriété n’est pas encore au rendez-vous.

Chaplin avant Charlot

Le frère cadet de Charles, Sidney, avait rejoint la célèbre troupe britannique comique de Fred Carnot comme première vedette, ce qui lui permit de l’y introduire. Après diverses prestations plus ou moins convaincantes, il obtient un rôle principal en 1910 qui lui permet d’être ovationné par le public et la presse. Karno l’emmènera par deux fois en tournée aux Etats-Unis, où les critiques le saluent comme "l’un des meilleurs artistes de pantomime".

C’est lors de sa deuxième tournée, qu’un responsable de la Motion Picture Company l’ayant repéré au théâtre lui proposa un contrat pour remplacer la vedette du studio californien Keystone, Fred Mace, désireux de prendre sa retraite. Les studios hollywoodiens sortent alors de terre et Chaplin y débarque en décembre 1913, sous la gouverne de Mack Sennett qui dirige la Keystone. Le nouvel arrivant n’est pas convaincu par les comédies qu’on lui offre, les qualifiant de "grossières". Sa première prestation, dans "Pour gagner sa vie" où sa silhouette est calquée sur celle de Max Linder, ne lui apporte que déception.
Charlie Chaplin et Max Linder en 1915

Charlie Chaplin et Max Linder en 1915

© Kobal / The Picture Desk
Il profita néanmoins de cette période pour observer le cinéma à l’œuvre, ce qui ne sera pas inutile par la suite, quand il deviendra réalisateur. Mais dès son deuxième film pour la Keyston, Chaplin introduit son personnage de vagabond, qui ne s’appelle pas encore Charlot, dans "L’Etrange aventure de Mabel" où sa fameuse silhouette apparaît pour la première fois à l’écran.
L'Erange aventure de Mabel (1914), première apparition du costume de Charlot (11 mn)
Pour l’heure, tout est dans le costume : "Je voulais que tout soit une contradiction : le pantalon ample, la veste étriquée, le chapeau étroit et les chaussures larges… J'ai ajouté une petite moustache qui, selon moi, me vieillirait sans affecter mon expression. Je n'avais aucune idée du personnage mais dès que je fus habillé, les vêtements et le maquillage me firent sentir qui il était. J'ai commencé à le connaître et quand je suis entré sur le plateau, il était entièrement né", écrira Chaplin dans son autobiographie, "The Happiest Days of my Life".

Le vagabond devient Charlot

Le premier film où Charlie Chaplin donne à son personnage le patronyme de Charlot sort le 7 février 1914 : "Charlot est content" ("Kid Auto Races at Venice") signé Henri Lehman. Etrangement, le film sortit en salle deux jours avant "L’Etrange aventure de Mabel", alors qu’il fut réalisé après.
Charlot est content de lui (1914) première apparition de Charlot sous le patronyme
Ses suggestions auprès des metteurs en scène concernant son personnage sont systématiquement refusées, mais dénotent très tôt son ambition de contrôler sa vie artistique. Son cinquième film a le titre prémonitoire de "Charlot fait du cinéma" et voit le vagabond, engagé comme acteur, créer un pugilat sur le plateau. Il parvient à convaincre Mack Sennett de passer derrière la caméra tout en restant acteur, et réalise son premier film, sorti en mai 1914, "Un béguin de Charlot" (ou "Charlot est encombrant"  – "Caught in the Rain" en VO). Depuis qu’il est à la Keystone, Chaplin a adopté un rythme de travail de stakhanoviste, travaillant six jours sur sept, et bouclant un film par semaine !
"Un béguin de Charlot" (1914), première réalisation de Charlie Chaplin (9m58)
Le succès, plutôt le triomphe, va rapidement grandissant, aux Etats-Unis comme à l’international. Il impose son véritable style et tournera quasiment toutes ses comédies pour le studio. Charlot apparaît dans un premier long métrage d’une heure quinze, dirigé par Mack Sennett en novembre 1914, "Le Roman comique de Charlot et Lolotte", où Charlot dépouille une brave campagnarde avant de se marier avec elle quand il apprend son riche héritage…

Charlot, phénomène culturel

Son contrat à la Keystone arrive à terme à la fin 1914. Trop gourmand, Chaplin est remercié par Sennett. Le salaire hebdomadaire de 1000 dollars réclamé est augmenté par les studios Essanay qui lui offrent 1250 dollars par semaine. Il est maître de ses films et découvre une jeune secrétaire, Edna Purviance, qu’il dirige dans « Charlot fait la noce », puis dans 35 films au total. Jusqu’alors dépourvu de vie sentimentale, en s’investissant corps et âme dans son travail, Chaplin vivra une idylle avec elle jusqu’en 1917, première de ses nombreuses conquêtes et quatre mariages qui alimenteront la chronique.

Jusqu’alors mauvais garçon, un rien méchant, le personnage de Charlot s’adoucit, ce qui fait le bonheur de la critique qui lui accorde plus d’attention, avec notamment « Le Vagabon » (1915), puis « Charlot, garçon de banque ». Après sa silhouette vestimentaire, le personnage acquérait une psychologie plus compassionnelle, voire mélancolique, qui ne le quittera plus.
Charlie Chaplin avec une marionnete à l'effigie de Charlot en 1918

Charlie Chaplin avec une marionnete à l'effigie de Charlot en 1918

© 1918 (according to the Penguin version of Chaplin's autobiography, which includes the image)

Chaplin n’est pas dans le cinéma depuis deux ans, que son succès dépasse ce seul domaine. Il devient un véritable phénomène culturel aux Etats-Unis, comme à l’étranger, s’expatriant dans la bande dessinée, la chanson, les figurines et poupées. A partir de 1922, le peintre Fernand Léger en fait plusieurs représentations graphiques, déduite du cubisme, allant jusqu’à réaliser et filmer un pantin animé à l’effigie de Charlot dans "Ballet mécanique" en 1924.

"Le Ballet mécanique" (1924) de Fernand Léger

Charlot enchaîne les studios

En fin de contrat en décembre 1915, Chaplin se fait encore plus gourmand. Déclinant les offres des majors Vitagraph, Fox et Universal, il accepte de rejoindre la Mutual qui lui offre un pont d’or pour en faire un des hommes les mieux payés du monde, avec un studio qui lui est propre. Le vagabond est devenu millionnaire. Ce que ne manquera pas de lui reprocher la presse, le patron de la Mutual leur rétorquant  "Nous pouvons nous permettre de payer ce large salaire annuel à M. Chaplin car le public veut Chaplin et paiera pour le voir".

Les historiens du cinéma estiment que les films de Charlot réalisés à la Mutual sont parmi les meilleurs de l’acteur-réalisateur, parmi lesquels : "Charlot policeman", "Charlot fait une cure", "L’Immigrant" ou "Charlot s’évade".

Après la Mutual, Chaplin passe à la First National de 1918 à 1922, avec comme agent artistique son frère Sidney, et construit son propre studio. "Une vie de chien" en 1918 est qualifié par le père de la critique de cinéma française, Louis Delluc, comme "La première œuvre totale de cinéma". L’acteur s’engage alors dans l’effort de guerre, battant campagne dans tous les Etats-Unis, puis réalise et interprète "Charlot soldat", où le personnage est projeté dans les tranchées : énorme succès en 1918.

"Une vie de chien" (1918) de Charlie Chaplin : extrait

Il réalise en 1921 un de ses plus grands films, largement inspiré de sa vie de misère en Angleterre et de sa malheureuse expérience sentimental avec l’actrice Mildred Harris, âgée de 17 ans : "The Kid". Toujours vagabond, Charlot n’en devient pas moins le tuteur d’un gosse espiègle et turbulent qui lui en fait voir des vertes et des pas mûres…  A partir du "Kid", Chaplin ne réalisera plus de de court-métrage, s’en tenant strictement aux longs.

"The Kid" (1921) de Charlie Chaplin : extrait

Les Artistes Associés

Au début des années 20, Chaplin réclamant toujours plus d’argent, plus de temps et plus d’indépendance pour ses films, quitte la First National pour fonder avec l’actrice Mary Pickford, l’acteur Douglas Fairbanks et le réalisateur D. W. Griffith la maison de distribution United Artist (Les Artistes associés) qui existent toujours de nos jours. Le quatuor, composé des plus grands acteurs et réalisateurs de leur temps, crée un précédent à Hollywood, les cinéastes ayant pour la première fois le plein contrôle sur leur création.

Charlie Chaplin derrière la caméra sur le tournage de "La Ruée vers l'or" en 1925

Charlie Chaplin derrière la caméra sur le tournage de "La Ruée vers l'or" en 1925

© Kobal / The Picture Desk

Le studio écope pourtant d’un premier échec signé Chaplin, sans Charlot, "L’Opinion publique" (1922), un mélodrame. Le public ne répond pas à l’appel, qui ne jure décidément que par Charlot. Le cinéaste se rattrape avec "La Ruée vers l’or" en 1925, un de ses meilleurs films et le plus complexe à réaliser, avec 600 figurants, des décors démesurés et des effets spéciaux complexes. Le film réclame 16 mois de tournage. Charlot y est prospecteur dans les montagnes enneigées du Montana, affrontant la rudesse du climat et cherchant autant l’or que l’amour. Le film contient parmi les scènes les plus célèbres de son répertoire, avec l’épisode où, mort de faim, Charlot mange ses chaussures, la danse des petits pains, pour laquelle, comme à son habitude, Chaplin écrivit la musique, et la bascule de la cabane au sommet d’un pic enneigé, qui servira d’affiche.

"La Danse des petits pains" dans "La Ruée vers l'or" (1925) de Charlie Chaplin

En 1928, Chaplin sort "Le Cirque" qui lui vaut de recevoir un Oscar d’honneur lors de la première cérémonie de l’académie des Arts et Techniques  "pour sa polyvalence et son génie à jouer, écrire, mettre en scène et produire ‘Le Cirque’".

Et pour quelques chefs-d’œuvre de plus

Avec l’arrivée du parlant en 1927, les cartes se brouillent. Chaplin s’oppose catégoriquement à cette avancée technologique, estimant que cet ajout tue l’art du visuel, de la pantomime, alors qu’il se voit mal donner une voix à Charlot. Sans parler du problème que posait la vente des films à l’étranger, l’image seule, sans dialogue relevant de l’universel.

C’est pourquoi il tourne toujours en muet en 1928 "Les Lumières de la ville", tout en interprétant Charlot,  avec une jeune actrice, Virgina Cherril, dans le rôle d’une aveugle à laquelle il se dévoue pour lui financer une opération des yeux. Malgré son anachronisme avec le succès populaire du parlant, le film est un grand succès et la critiques voit en lui "le meilleur jeu d'acteur et le plus grand moment de l'histoire du cinéma" (James Agee).

"Les Lumières de la ville" (1928) de Charlie Chaplin : extrait

Après une pause de 16 mois au cours desquels Chaplin voyage en Europe (France et Suisse), puis au Japon, il revient à Los Angeles et constate les ravages de la Grande Dépression qui lamine les Etats-Unis. Nombre de ses films précédents mettaient Charlot dans des conditions dorénavant subies par ses contemporains ("Une Vie de Chien", "L’Immigrant", "Le Kid"…). Mais ce qui le frappe le plus sont les conditions de travail des ouvriers, avec les nouvelles conditions mises en œuvre, le travail à la chaine, dérivé du stakhanovisme russe.

Il en déduit un de ses films les plus célèbres,"Les Temps modernes", toujours sous la défroque de Charlot, vêtu d’une salopette dans l’usine, tout en persistant à réaliser un film muet, sorti en 1936, alors que le procédé est devenu obsolète. Charlot y interprète toutefois une chanson inarticulé et nonsensique, "Charabia", comme pour mieux dénoncer ce que représente l’absurdité du parlant à ses yeux… ou à ses oreilles. Mais l’on y entend la voix de Charlot pour la première fois. Il y dirige dans le second rôle une jeune actrice de 21 ans, Paulette Goddard, qui devient sa troisième épouse. Succès mitigé, à l’époque, sans doute à cause de son discours anticapitaliste. Une partie de la critique ne s’y est pas ralliée pour la même raison.

"Les Temps modernes" (1936) de Charlie Chaplin : Charlot chante "Charabia"

The End

Le dernier film réalisé et interprété par Chaplin dans le costume de Charlot est aussi son premier réalisé en "parlant". "Le Dictateur" sortit en 1940, alors qu’Hitler venait de déclencher la Seconde guerre mondiale et occupait la France. Chaplin tenait absolument à réaliser un film sur le Führer. Etonnant de voir ce qui rapproche les deux hommes, aux idéaux aussi contradictoires : tous les deux sont nés à quelques jours d’intervalles ; ils sont issus de milieux sociaux défavorisés et connurent un destin international ; tous deux portent une petite moustache juste sous l’arête nasale…

Charlot n’y est plus le vagabond, mais un barbier juif victime d’une dictature en Europe, mais également Adenoïd Hynkel, parodie évidente d’Hitler, comme si l’assimilation entre les deux signifiait que le dictateur était un "charlot". Le Sujet est très délicat à l’époque : les Etats-Unis fournissent des armes à l’Allemagne, Hollywood évite tout sujet se référant à l’Europe, Washington n’entrant en guerre qu’en 1941, alors que le film est tourné en 1939, quand les nazis envahissent la Pologne. Son indépendance acquise depuis United Artists permet toutefois à Chaplin de faire ce qu’il veut.

"Le Dictateur" (1940) de Charlie Chaplin : la danse du ballon

Le film, très attendu, connût un grand succès et demeure une des meilleures productions de son auteur. Il affirme l’engagement politique et social que défend Chaplin, depuis des années, ce qui va se retourner contre lui. Taxé de communiste, poursuivi dans divers procès pour mauvaises mœurs, la vie de Chaplin ne se résume plus qu’à une suite de procès qui l’éloignent des plateaux. Charlot est mort, mais pas Chaplin. Mort ? Charlot est immortel ; dès que le mot "cinéma" vient aux lèvres, son image apparaît.

L’un des plus grands cinéastes de son temps poursuivra son œuvre jusqu’en 1967 ("La comtesse de Hong-Kong"), mais c’est une autre histoire. Parti en Europe en 1951, son visa de retour aux Etats-Unis était révoqué le lendemain même de son départ. Après avoir connu la reconnaissance internationale grâce à sa carrière aux Etats-Unis, mais y ayant connu la gloire comme la déchéance, Chaplin déclarait : "Que je revienne ou non dans ce triste pays avait peu d'importance pour moi. J'aurais voulu leur dire que plus tôt je serais débarrassé de cette atmosphère haineuse, mieux je serais, que j'étais fatigué des insultes et de l'arrogance morale de l'Amérique."

Charlie Chaplin et Paulette Goddard dans le dernier plan des "Temps modernes" (1936) de Charlie Chaplin 

Charlie Chaplin et Paulette Goddard dans le dernier plan des "Temps modernes" (1936) de Charlie Chaplin 

© Wolf Tracer Archive / Photo12

S’il n’a pas pour autant connu la misère dans cette dernière partie de sa carrière, engendrant lui-même une dynastie de comédiens, Chaplin est resté fidèle à Charlot, paria contre l’establishment. Il y demeure viscéralement identifié pour l'éternité, avec comme crédo l’indépendance.  

Les 100 ans de Charlot : 2 reportages de France 2
M.J. Jouan / F. Bazille / V. Muon / I. Tartakovsky

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