"Syngué Sabour - Pierre de patience" : Atiq Rahimi adapte son Goncourt

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 19/02/2013 à 12H12, publié le 19/02/2013 à 12H07
Golshifteh Farahani et Hamidreza Javdan dans "Syngué Sabour - Pierre de patience" de Atiq Rahimi

Golshifteh Farahani et Hamidreza Javdan dans "Syngué Sabour - Pierre de patience" de Atiq Rahimi

© Le Pacte

Après son très beau "Terre et cendres", sur le conflit afghan, Atiq Rahimi, lui-même originaire exilé de Kaboul, adapte à l'écran avec Jean-Claude Carrière son roman, Prix Goncourt 2008, "Syngué Sabour - Pierre de patience", avec la première actrice iranienne à la carrière internationale, Golshifteh Farahani.

De Atiq Rahimi (Afghanistan/France/Allemagne), avec : Golshifteh Farahani, Hamidreza Javdan, Hassina Burgan - 1h42 - Sortie : 20 février

Synopsis : Au pied des montagnes de Kaboul, un héros de guerre gît dans le coma ; sa jeune femme à son chevet prie pour le ramener à la vie. La guerre fratricide déchire la ville ; les combattants sont à leur porte. La femme doit fuir avec ses deux enfants, abandonner son mari et se réfugier à l'autre bout de la ville, dans une maison close tenue par sa tante. De retour auprès de son époux, elle est forcée à l'amour par un jeune combattant. Contre toute attente, elle se révèle, prend conscience de son corps, libère sa parole pour confier à son mari ses souvenirs, ses désirs les plus intimes... Jusqu'à ses secrets inavouables.
"Syngué Sabour - Pierre de patience" : la bande-annonce
Liberté de parole
La condition de la femme musulmane inspire décidément les cinéastes proche-orientaux, voire d’autres : « Femmes du Caire » et « Après la bataille » de Yousry Nasrallah, « Les Femmes du bus 678 » de Mohamed Diab, « La Source des femmes » de Radu Mihaileanu… « Syngué Sabour » traite le sujet sous un angle tout autre et original, avec en toile de fond la guerre en Afghanistan. Ecrit et réalisé par un homme, Atiq Rahimi, « Syngué Sabour » est un film sur la parole libérée d’une femme conditionnée par la société patriarcale qu’elle subit.

Les personnages n’ont pas de nom, elle est « la femme » (Golshifteh Farahani), une autre est « la tante » (Hassina Burgan), lui est « l’homme » (Hamidreza Javdan)… Soumise et dévouée jusqu’au sacrifice, alors-même que son mari est alité dans un coma sans fin, elle va profiter de son mutisme pour lui déverser un flot de paroles lui décrivant sa condition de femme assujettie à son joug, puis les désirs les plus enfouis de son intimité et enfin un terrible secret sur l’origine de ses enfants. Si le handicap de son mari est opportun pour libérer sa parole, c’est la révélation de sa sexualité par un jeune soldat qui sera l’élément déclencheur.

https://videos.francetv.fr/video/NI_143967@Culture

Sexualité révélée
Atiq Rahimi peaufine à l’extrême la progression des confidences de « la femme » à son mari, dans une langue ciselée proche de la poésie. La guerre en arrière plan est presque abstraite, les assaillants n’étant jamais déterminés par leur camp : ils ne sont que des soldats fauteurs de troubles, agents perturbateurs d’une vie devenue impossible à vivre. Emprisonnée dans le huis-clos de l’appartement où gît son époux comateux, « la femme » trouve son seul échappatoire auprès de sa tante, prostituée dans une maison close. Lieu de libéralité, mais caché, le « bordel » est à l’image de la liberté, inavouable, qu’elle détient en elle. L’anathème sur le sexe devient celui de toute la condition féminine, et la révélation de la sexualité, le moyen d’en réchapper.

Si l’écriture et la progression du récit sont subtilement agencées, le talent du directeur de la photographie Thierry Arbogast apporte la touche indispensable pour que la parole porte. Tout en clair-obscur, ou baigné de soleil, l’intérieur de l’appartement n’en reste pas moins froid. Il s’oppose au bric-à-brac et aux teintes chaudes de la maison de passes. Les deux lieux renvoient aux deux pôles antinomiques qui animent cette « femme », en mal de s’extirper d’une condition sclérosante. Mais tout passe par la voix, les mots, centre névralgique du film. Aussi, le roman, puis le film d’Atiq Rahimi se prêterait sans doute avec une plus grande pertinence au théâtre, même si l’image de « Syngué Sabour » est des plus élaborées.