"Silvio et les autres" : dans la tête de Berlusconi

Par Pierre-Yves Grenu @Culturebox
Mis à jour le 29/10/2018 à 12H09, publié le 28/10/2018 à 16H43
Toni Servillo dans "Silvio et les autres"

Toni Servillo dans "Silvio et les autres"

© Gianni Fiorito

Deux heures et demi avec Berlusconi ? Accrochez-vous, ça décoiffe. Derrière une imagerie bling-bling poussée jusqu’à l’écœurement, Paolo Sorrentino n’épargne personne. Ni l'homme d’affaires devenu homme d’Etat. Ni les Italiens qui l’ont fait roi.

La note Culturebox

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4/5
Bien avant Trump, il y eut Berlusconi. Et dans son genre, il était gratiné, lui aussi. Le même goût pour les passages en force, l’outrance, la provocation et la vulgarité. Le même appétit, la même soif de séduction à tout prix. Un cynisme à toute épreuve qui continue, malgré tant de sorties de route, à plaire à une part importante de l’électorat, admirative avant-tout de son incontestable sens des affaires.
Cet été là, "Il Cavaliere" s’ennuie dans sa villa. Partagé entre l’envie de reconquérir Véronica, qui ne tardera pas à le quitter après avoir appris son flirt avec une mineure, et le besoin de séduire encore, et toujours. Ça tombe bien, un jeune loup mi-dealer mi proxénète a choisi les grands moyens pour pénétrer le premier cercle berlusconien. Il a loué la luxueuse villa qui fait face à celle de Silvio et l’a peuplée d’une trentaine de jeunes femmes peu farouches. Le radar du leader italien ne va évidemment pas les rater.

Le "Silvio" de Sorrentino est vulgaire et malin. Dépourvu du moindre scrupule, il ne se démonte jamais. Il aime les filles, le plus jeune possible, et ne se vexe même pas lorsqu’une starlette de vingt ans le repousse, effarée par son haleine, "la même que (son) grand-père".
"Silvio et les autres".

© Gianni Fiorito
Dix ans après avoir travaillé sur une autre figure de la vie politique italienne, Giulio Andreotti ("Il Divo"), Paolo Sorrentino n’y va pas avec le dos de la cuillère pour nous dresser le portrait de "son" Berlusconi. A 70 ans, il a déjà cette allure de Playmobil, cheveux réimplantés, dose de teinture maximale, teint cireux, plastifié par les UV et la chirurgie esthétique.

A l’image, le réalisateur impose une imagerie bling-bling jusqu’à l’écœurement. Piscines à débordement, lignes de coke, gros plans sur la chair, mixage bruyant, images clipées tout droit sorties des chaînes du groupe Fininvest. Derrière cette esthétique vulgaire à souhait, Sorrentino bombarde une communauté rassemblée par la même envie de pouvoir. Le "et les autres" du titre n’est pas anodin. Car sans la bienveillance de sa cour, l’ambition et l’aveuglement de toutes celles et ceux qui viennent le flatter ou l'émoustiller, le système Berlusconi n’aurait pas existé. Les "autres" ne sont pas ménagés par Sorrentino, ils sont le miel dans lequel se vautre le leader vieillissant.
"Silvio et les autres" - © Gianni Fiorito DCM
Une fois de plus, le grand Toni Servillo ("La grande Bellezza", "Les confession", "Gomorra"...) casse la baraque. Si sa ressemblance physique avec Berlusconi ne saute pas aux yeux, son interprétation est vraiment spectaculaire. Invraisemblable vendeur de savonnette, lorsqu’il entreprend de se prouver qu’il n’a pas perdu son sens du commerce en appelant une femme prise au hasard dans l’annuaire… Ou macho teigneux face à son épouse qui vient de lui annoncer son départ. Derrière les paillettes et l’érotisme bon marché, "Silvio et les autres" est aussi un film radical, tranchant. Un regard engagé sur une invraisemblable page d’histoire, qui n’épargne pas grand monde.
"Silvio et les autres" . © Gianni Fiorito DCM

LA FICHE

Genre : Biopic
Réalisateur : Paolo Sorrentino 
Pays : Italie
Acteurs : Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Ricardo Scamarcio et Kasia Smutniak 
Durée : 2h31
Sortie : 31 octobre 2018

Synopsis :Il a habité nos imaginaires par la puissance de son empire médiatique, son ascension fulgurante et sa capacité à survivre aux revers politiques et aux déboires judiciaires. Il a incarné pendant vingt ans le laboratoire de l’Europe et le triomphe absolu du modèle libéral après la chute du communisme. Entre déclin et intimité impossible, Silvio Berlusconi incarne une époque qui se cherche, désespérée d’être vide.