"Phantom Thread" : Daniel Day Lewis dans un dédale éblouissant de sentiments

Par @Culturebox
Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 15/02/2018 à 17H38, publié le 14/02/2018 à 11H11
Vicky Krieps et Daniel Day-Lewis dans "Phantom Thread" de Paul Thomas Anderson

Vicky Krieps et Daniel Day-Lewis dans "Phantom Thread" de Paul Thomas Anderson

© Universal Pictures International France

Paul Thomas Anderson a un chef-d’œuvre derrière lui, "There Will Be Blood", déjà avec Daniel Day Lewis. Mais aussi de grands films : "Punch, Drunk, Love", "Magnolia" ou "Boogies Nights". Il récidive avec "Phantom Thread", qu’il écrit et réalise, toujours dans cette veine sophistiquée des scénarios et de la mise en scène, avec une élégance et une subtilité qui le rapproche d'un Kubrick.

La note Culturebox

5
5/5

Cendrillon

Portrait imaginaire d’un pape des élégantes, créateur de mode des années 50 à Londres, adulé par les plus grandes fortunes, Reynolds Woodcock (Daniel Day Lewis) tombe sous le charme d’Alma (Vicky Krieps), dont il fait son égérie pour la création de ses collections. Cette rencontre bouleverse sa vie, son art, tout son être. Elle aussi.
"Phantom Thread" : la bande annonce
C’est elle, Alma, qui raconte son histoire, totalement vouée à son Pygmalion qui, de serveuse va devenir l’alpha et l’oméga d’un des hommes les plus en vue de la jet set. Londres n'est nullement indiqué dans le film, ni les années 50, l'on pourrait se croire dans les 40's à New York. C'est un des jeux d'Anderson d'évoquer, non d'expliquer...

Reportage : S. Gorny / J.-F. Didier / B. Kratscman (France 3) / S. Lacombe (France 3 Loraine)

https://videos.francetv.fr/video/NI_1185205@Culture

Mais "Phantom Thread", sur un schéma à la "Cendrillon", n’a rien d’un conte de fées. Reynolds Woodcock nourrit des velléités envers le monde qui l’entoure, sans pour autant être totalement misanthrope. C’est un reclus, maniaque et hypersensible à tout ce qui l’entoure :  les gens, ses clientes, le bruit, l’agitation, les surprises… Hypersensible aussi à ce qu’il aime : créer pour la femme, dont il découvre l’idéal en Alma. Excessif, par nature, il ne peut naître de cette rencontre qu’un conflit. On pouvait s'y attendre, Daniel Day Lewis (3 Oscars au compteur) est impressionnant dans le rôle. Mais il a affirmé qu'il serait le dernier de sa carrière. Espérons que le caractère fantasque du comédien le fera revenir sur son choix, même s'il terminait ainsi sur une de ses plus grandes compositions, qui en comptent beaucoup.
Daniel Day-Lewis dans "Phantom Thread" de Paul Thomas Anderson

Daniel Day-Lewis dans "Phantom Thread" de Paul Thomas Anderson

© Universal Pictures International France

Accord parfait

Ce conflit complexe est alimenté par le regard que Reynolds et Alma portent l’un sur l’autre et réciproquement, les attentes et les déceptions, nées d’un amour idéalisé et de ses retombées jusqu'à la haine. Paul Thomas Anderson se révèle au fil de sa filmographie un grand peintre des sentiments. Filiaux dans "There Will Be Blood", amoureux dans "Punch, Drunk, Love", fanatiques dans "The Master", hédonistes dans "Boogies Nights", multiformes dans son film choral "Magnolia". A ce stade, Anderson atteint, avec "Phantom Thread" une perfection confondante entre le fond et la forme .
Vicky Krieps dans "Phantom Thread" de Paul Thomas Anderson

Vicky Krieps dans "Phantom Thread" de Paul Thomas Anderson

© Universal Pictures International France
Le duo Daniel Day Lewis/Vicky Krieps est d’une sensibilité inédite, entre la force fragile d’un créateur et la beauté classique habitée de son inspiratrice. Leur reconnaissance réciproque, leur complémentarité conflictuelle, nourissent un romanesque d'une rare beauté. Jusqu’à l'immuabilité de leurs rencontres passées, présentes et futures, qu'explique Alma à la fin du film dans un splendide soliloque. Le rôle de la sœur de Reynolds (Lesley Manville) est essentiel et alimente l’intrigue d’une présence troublante, presque fantastique, pour former un étrange trio.
Lesley Manville dans "Phantom Thread" de Paul Thomas Anderson

Lesley Manville dans "Phantom Thread" de Paul Thomas Anderson

© Universal Pictures International France
La musique passe d’un jazz rappelant Lalo Schifrin (magnifique générique) à un glamour très 40’s, puis à un thème à la Debussy et à des quatuors renvoyant à Schubert, sur tout le film, sans être pour autant envahissante. Le piano dominant, mais aussi toutes les orchestrations (la harpe), le teintent d’une mélancolie joyeuse, correspondant à la tonalité du film, paradoxale. Tout en intérieurs, Paul Thomas Anderson touche par sa mise en scène l’intériorité, sans être théâtral, mais éminemment cinématographique. Dans sa lumière, ses cadres, son montage, son art du récit. Une telle dextérité éblouit. Très étrange film, "Phantom Thread", ne peut être qu'identifié au qualificatif, un peu galvaudé aujourd’hui mais si juste en son cas, de chef-d’œuvre.
Paul Thomas Anderson sur le tournage de son film "Phantom Thread"

Paul Thomas Anderson sur le tournage de son film "Phantom Thread"

© Universal Pictures International France

LA FICHE

Genre : Drame
Réalisateur : Paul Thomas Anderson
Pays : Etats-Unis
Acteurs : Daniel Day lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville, Harriett Sansom Harris, Camilla Rutherford, Brian Gleeson, Julia Davis, 
Durée : 2h11
Sortie : 14 février 2018

Synopsis : Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près....