"Les Chiens errants" : expérience contemplative taïwanaise

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 10/03/2014 à 15H26, publié le 10/03/2014 à 14H45
"Les Chiens errants" de Tsi Ming-Lang

"Les Chiens errants" de Tsi Ming-Lang

© Urban Distribution

"Les Chiens errants" a valu au Taïwanais Tsai Ming-Lang ("Visages") le Prix du jury à la dernière Mostra de Venise. On reconnait bien là la patte élitiste du premier festival de cinéma de l’histoire, dans la reconnaissance formelle d’un cinéaste qui privilégie le cadre, la lumière et la durée sur tout autre composante, jusqu’au sujet et le scénario.

De Tsai Ming-liang (Taïwan/France), avec : Lee Kang-sheng, Lee Yi-Cheng, Lee Yi-Chieh - 2h18 - Sortie : 12 mars 2014

Synopsis : Un père et ses deux enfants vivent en marge de Taipei, entre les bois, les rivières de la banlieue et les rues pluvieuses de la capitale. Le jour, le père gagne chichement sa vie en faisant l’homme sandwich pour des appartements de luxe pendant que son fils et sa fille hantent les centres commerciaux à la recherche d’échantillons gratuits de nourriture. Un soir d'orage, il décide d'emmener ses enfants dans un voyage en barque. Il vont rencontrer une femme seule qui vit comme eux...
"Les Chiens errants" : la bande-annonce

Rencontres
Si le titre français, "Les Chiens errants", ne trahit pas le dernier film de Tsai Ming-Lang, pourquoi ne pas avoir gardé l’original, "Jioa You" qui signifie "Rencontres", plus proche du film ? Il est vrai que c’est moins vendeur. Car même sous cette appellation, pas facile de vendre "Les Chiens errants", film franco-taïwanais  de 2h18 composé d’une vingtaine de plans, même si son réalisateur est adoubé par la critique comme le proclame avec lyrisme "Le Monde" et "Libération" sur les affiches : "Submerge par sa beauté", "Un feu éblouissant".

Pas question de critiquer ce parti pris expérimental, d’autant que Tsai Ming-Lang cadre et illumine ses plans avec fulgurance. Oui, ils sont beaux ces plans, oui le cadre est au cordeau, oui la lumière est belle… oui le temps est long. Pourquoi tant de beauté ? Pour décrire le quotidien d’indigents cloîtrés en marge de la réussite sociale. C’est beau la pauvreté ? On ne peut soupçonner le cinéaste d’un tel aveuglement. Le sujet est ailleurs.

"Les Chiens errants" de Tsai Ming-Lang

"Les Chiens errants" de Tsai Ming-Lang

© Urban Distribution

Fantômes
Si Tsai Ming-Lang filme la trivialité (par trois fois, des personnages urinent longuement) avec une telle application, c’est pour interroger le regardant, autrement dit, le spectateur. Le film, on l’aura compris contemplatif, place deux scènes clés dans sa continuité : la contemplation d’une fresque par une jeune femme, découverte dans un immeuble en ruine. La fresque, à la dimension d’un écran cinéma scope, renvoie au film, lui-même dans ce format. La première fois elle est seule, la seconde, accompagnée de son compagnon, qui s’envoie mignonette sur mignonette. L’esthète et le trivial se "rencontrent", pour reprendre le titre original. Ils vivent dans des conditions similaires, mais la première, seule, est sensible à l’art et prend en charge les enfants de son compagnon. Lui est plus rustre, mais s’occupe de ses enfants qu’il aime. Ainsi Tsai Ming-Lang les rassemble comme métaphore de sa démarche qui sublime la laideur en beauté, tel un alchimiste transformant le plomb en or. 

Le premier plan du film voit une femme brosser longuement ses cheveux noirs de jais devant ses deux enfants endormis. Il renvoie à "Kwaidan" (1964), sublime film de fantômes japonais de  Masaki Kobayashi, lui aussi très contemplatif. Les spectres font partie intégrante de la culture asiatique, et le thème de la chevelure dans ce contexte y est primal (voir "The Ring" ou "The Grunge"). L’on comprend donc, par l’absence subséquente du personnage, qu’elle est la femme défunte de cet homme déshérité, avec deux enfants à charge. Belle image, encore. Belle ellipse, aussi, compensatrice du contemplatif dominant. Sublime et ennuyeux, "Les Chiens errants" joue d’une esthétique de la fange pour interroger le regard du regardant au regardé. Un tel détournement formel d’un contexte social si éprouvé, au coeur du film, n’est pas dérangeant, mais presque gênant.