"La Religieuse" : une nouvelle adaptation digne de Diderot

Par @Culturebox
Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 20/03/2013 à 11H37, publié le 18/03/2013 à 18H12
Pauline Etienne est "La Religieuse" de Guillaume Nicloux, d'après Diderot

Pauline Etienne est "La Religieuse" de Guillaume Nicloux, d'après Diderot

© Le Pacte

L'adaptation de "La Religieuse" d'après Diderot en 1965 par Jacques Rivette, avec Anna Karina, avait fait scandale, jusqu'à ce que le film soit retiré de l'affiche par la censure. Le film ne sortira sur les écrans que dix ans plus tard, en 1975. Guillaume Nicloux ("Le Poulpe") s'adjoint Pauline Etienne, Isabelle Huppert et Louise Bourgoin pour cette nouvelle version : remarquable.

De Guillaume Nicloux (France/Allemagne/Belgique), avec : Pauline Etienne, Isabelle Huppert, Louise Bourgoin, Martina Gedeck, Agathe Bonitzer - 1h54 - Sortie : 20 mars

Synopsis : XVIIIe siècle, en France. Suzanne, 16 ans, est contrainte par sa famille à rentrer dans les ordres, alors qu’elle aspire à vivre dans « le monde ». Au couvent, elle est confrontée à l’arbitraire de la hiérarchie ecclésiastique : mères supérieures tour à tour bienveillantes, cruelles ou un peu trop aimantes… La passion et la force qui l’animent lui permettent de résister à la barbarie du couvent, poursuivant son unique but : lutter par tous les moyens pour retrouver sa liberté.
"La Religieuse" : la bande-annonce
Une adaptation contemporaine
Adapté plusieurs fois au cinéma et pour la télévision, « La Religieuse » de Diderot à la particularité d’être un roman inachevé, donc propice à diverses interprétations de la part des adaptateurs dans leur conclusion. La version de Jacques Rivette, clairement anticléricale, se terminait sur le suicide de Suzanne Simonin, pour mieux enfoncer le clou. Celle de Guillaume Nicloux ne va pas dans ce sens. Tant mieux.

Alors que Rivette filmait une femme victime de l’enfermement, Nicloux réalise un film sur une femme en quête de liberté. La fidélité à la source n’est pas remise en cause, les événements émaillant le récit étant les mêmes. C’est la conclusion qui diverge et éclaire les deux interprétations d’une lumière différente. Celle de Nicloux n’est pas moins bonne que celle de Rivette. En 1965, la prégnance catholique sur le pouvoir politique, même dans un Etat laïque, était plus forte qu’aujourd’hui, donc propice à une réaction d’autant plus véhémente. L’épouse du Général de Gaulle, la très catholique « Tante Yvonne », serait même intervenu auprès de son président de mari pour faire retirer le film des salles. Incident qui sera réparé ensuite, avec tout de même une interdiction au moins de 18 ans, à l’époque, au moins de 16 ans aujourd’hui.
Pauline Etienne et Isabelle Huppert dans "La Religieuse" de Guillaume Nicloux d'après Diderot

Pauline Etienne et Isabelle Huppert dans "La Religieuse" de Guillaume Nicloux d'après Diderot

© Sylvie Lancrenon
Un casting raffiné
« La Religieuse » de Guillaume Nicloux ne souffre pas de tels déboires de nos jours, étant visible par tous, signe d’une émancipation du politique par rapport au religieux, mais aussi d’un traitement moins virulent, du moins perçu comme tel. Autre temps, autres mœurs. Alors que le pouvoir religieux était la cible de Rivette, celle de Nicloux est l’arbitraire des détenteurs de pouvoir. Un message plus en phase avec notre époque, avec en écho les scandales auquel le Vatican s’est prêté le flanc, notamment en matière de pédophilie. Car le sexe est au premier plan dans « La religieuse », d’abord victime de sévices dominateurs de la part d’une première mère supérieure (Louise Bourgoin), puis saphiques pour la seconde (Isabelle Huppert).
Reportage de Dominique Poncet, Samuel Guibout et Sophie  Rethore
Guillaume Nicloux réussit du même coup la distribution d’un casting inattendu. D’abord en Pauline Etienne (Suzanne Simonin, la religieuse), dont la prestance toute imprégnée de pureté, d’innocence et de détermination rencontre le rôle. Mais il a également la très bonne idée de faire interpréter Sœur Christine, dominatrice et humiliante, sous les traits sensuels de Louise Bourgoin, alors que ceux, plus rêches, d’Isabelle Huppert se prêtent à ceux d’une personnalité dominée par une sexualité incontrôlable. Sa mise en scène est tout entière dévouée au propos sans aucun surlignage pour mieux l’exposer sans ambigüité. Une nouvelle adaptation très pertinente, belle et signifiante.