"Aimer, boire et chanter" : Resnais s'amuse une ultime fois

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 23/03/2014 à 16H38, publié le 22/03/2014 à 16H20
Caroline Silhol, Sandrine Kiberlain et Sabine Azéma dans "Aimer, boire et chanter" d'Alain Resnais

Caroline Silhol, Sandrine Kiberlain et Sabine Azéma dans "Aimer, boire et chanter" d'Alain Resnais

© F comme film/ Arnaud Borrel

Alain Resnais vient de nous quitter et son nouveau film arrive sur les écrans. Pied de nez de ce cinéaste majeur, il détourne encore les codes du cinéma, jouant une fois de plus de références théâtrales, après avoir été littéraires, fortes, avec un entrain bourré d'énergie, d'autodérision, d'humour, et une bande de comédiens fidèles, pour un ultime tour de piste jubilatoire.

De Alain Resnais (France), avec : Sabine Azéma, Hippolyte Girardot, Caroline Silhol, Michel Vuillermoz, Sandrine Kiberlain, André Dussollier, Alba Gaia Bellugi - 1h48 - Sortie : 26 mars 2014

Synopsis : Dans la campagne anglaise du Yorkshire, la vie de trois couples est bouleversée pendant quelques mois, du printemps à l’automne. Quand Colin, médecin de George, append que leur ami est mourant, il ne pense pas que sa femme Kathryn va répercuter la nouvelle auprès de leurs proches, tous intimes du malade. La nouvelle va avoir des conséquences inédites, tout le monde voulant avoir désormais une relation privilégiée avec le moribond. Tous, impliqués dans la répétition d'une pièce de théâtre, vont jouer des coudes pour se l'appropier...
"Aimer, boire et chanter" : la bande-annonce

L’amour à mort
Un dernier voyage avec Monsieur Resnais ? Yes ! Pour cet ultime "trip", le cinéaste est resté fidèle à l’auteur britannique Alan Ayckboum qu’il avait adapté dans "Cœurs" et "Smoking/No Smoking". Cette fidélité est aussi celle au théâtre, duquel il se sent si proche depuis "Mélo" (1986) en le citant dans ses sources scénaristiques comme dans la forme. Sans pour autant "faire" du théâtre filmé, mais une sorte d’entre-deux qu’il s’amuse à "triturer", "malaxer", interpréter pour mieux décrypter la nature des sentiments et leur rapport au réel.

Des émotions qui traduisent la vie. Alain Resnais est un grand capteur de vialité. Ses films ne parlent que d’elle, et si la mort est souvent au rendez-vous c’est pour mieux la tenir en ligne de mire. "Aimer, boire et chanter" ne déroge pas à cette règle, comme le suggère son titre, alors que l’on parle tout le film d’un mort en sursis que l’on finira par enterrer. Film testament ? Sans doute pas. Durant ses derniers jours, Resnais travaillait à son prochain film. Tous parlent de la mort, du temps, avec comme dénominateur commun l’amour.

Hippolythe Girardot et Sabine Azéma dans "Aimer, boire et chanter" d'Alain Resnais

Hippolythe Girardot et Sabine Azéma dans "Aimer, boire et chanter" d'Alain Resnais

© F comme film/ Arnaud Borrel

Alchimie
Cette équation à trois inconnus, seule la poésie peut la résoudre. Celle de Resnais illumine, et depuis longtemps. Il la renouvelle encore en jouant de continuités et de différences avec ses antécédents. L’image est théâtrale, jouant de décors artificiels ou se mêlent, s’emmêlent, prises de vues en extérieur, dessins, et agencements scéniques. Sans parler des musiques et chansons : la quatrième dimension ! La magie opère en jouant de la fantaisie pour parler d’un moribond que l’on ne verra jamais. Jamais ? C’est un des suspenses du film. Personnage principal, George est au septième ciel. Celui où toutes ces femmes lui courent après, où il défie leurs maris, et où il sauve son âme.

https://videos.francetv.fr/video/NI_146499@Culture

S’il ne signe pas avec "Aimer, boire et chanter" son meilleur film, Alain Resnais fait une fois de plus ce qui lui plait, pour nous plaire avec une cohérence jamais défaillante. Le dernier plan est des plus troublants, sinon prémonitoire... Des situations enlevées, des dialogues savoureux, une mise en images ludique, jouent constamment entre théâtre, cinéma, et réel. Resnais, au-delà du tombeau, (se) raconte des histoires, comme le George de son film. Il galvanise la fiction, carburant de l’émotion, dénominateur commun de sa substantifique moelle : la vie.