"A Ghost Story" : une histoire de fantôme poétique hors du temps

Mis à jour le 20/12/2017 à 16H40, publié le 19/12/2017 à 11H38
Rooney Mara dans "A Ghost Story" de David Lowery

Rooney Mara dans "A Ghost Story" de David Lowery

© Universal Pictures International France

Réalisateur éclectique, passant du polar sentimental ("Les Amants du Texas") au film pour enfants ("Peter et Elliott le dragon") et jouant maintenant du fantastique poétique avec "A Ghost Story", David Lowery n’a eu jusqu’ici aucune déconvenue. Son histoire de fantôme, hors sentiers battus, a remporté au passage trois prix à Deauville, dont celui du jury et de la critique. Ambitieux et troublant.

La note Culturebox

4
4/5

Hantise

Toute histoire de fantôme est liée à une maison, un château, un immeuble, un hôpital… Un lieu clos où des sentiments, des émotions, des violences… ont imprégné les murs. "Comme l’odeur d’un toast brûlé" disait le personnage d’Hallorann dans "Shining" de Stanley Kubrick. Un jeune couple s’installe dans une nouvelle maison, où des bruits étranges se manifestent, à l’image de bon nombre de films de hantise. Ce n’est pas trahir le film de dévoiler la mort du nouveau propriétaire, puisqu’elle intervient au tout début du film. C’est là que la nature très atypique de son fantôme s’enracine dans un curieux jeu sur le temps…
"A Ghost Story" : la bande annonce (la date de sortie indiquée est erronée)
Il y a d’abord sa manifestation aux yeux du spectateur, alors que sa veuve ne le voit pas : une silhouette recouverte d’un ample drap blanc percée de deux trous noirs au niveau des yeux. Une figure on ne peut plus traditionnelle, caricaturale, un cliché enfantin (qui ne s’est pas revêtu d’un drap pour jouer au fantôme ?). Un archétype à la fois humoristique et inquiétant, entre une "incarnation" connue, rassurante, naïve, et iconoclaste, décalée dans un film de hantise adulte. L’errance de ce fantôme dans la maison vide, qui suit pas-à-pas la veuve comme pour la protéger, inspire une pure poésie où s’inscrit le manque d’une communication, d’un amour rendu impossible. Si cette fracture résulte ici d’un décès, elle renvoie tout autant à l’absence de l’être aimé, quand on peut se sentir "hanté" par lui à distance.

Temps quantique

La bienveillance de ce fantôme va se transformer en un comportement de plus en plus hostile quand elle va entreprendre de déménager, de quitter la maison, à laquelle il est tant attaché. Quand elle avait demandé à son mari pourquoi il aimait tant cette maison, il avait répondu "pour son histoire". S’installe alors la thématique du temps autour de laquelle va se révéler être organisé, à rebours, tout le film. On pourrait parler d’un temps quantique, détaché de la ligne temporelle convenue, passé-présent-futur.

En cela "A Ghost Story" recoupe un traitement du temps au cinéma qui remonterait à "L’Année dernière à Marienbad" (1961) d’Alain Resnais, en passant par la dernière partie de "2001 : l’Odyssée de l’espace" (1968) de Stanley Kubrick, ou plus récemment perceptible dans "Premier contact" (2016) de Denis Villeneuve. Cette nouvelle donne renverrait non plus à un temps linéaire, mais circulaire, cyclique, peut-être en spirale, qui pourrait s’ouvrir sur le thème de la réincarnation. C’était aussi le cas du dernier plan énigmatique de "Shining" sur la photo datée de 1921 de Jack Torrance (Jack Nicholson), alors que l’action du film est située en 1980.
"A Ghost Story" de David Lowery

"A Ghost Story" de David Lowery

© Universal Pictures International France
Cette complexité est perceptible dans la temporalité des séquences elles-mêmes. "A Ghost Story" privilégie une forme contemplative, où de longs plans fixes et de rares dialogues renvoient aux origines du cinéma muet. Tout comme le format de l'image, carré, référentiel aux premiers films. Il est plus rapide et non dénué d’actions quand est évoquée l’origine de la construction de la maison, au temps des pionniers du XIXe siècle, avec l’attaque des Indiens. L’humour intervient quand le fantôme en voit un autre, dans la maison voisine, avec lequel il communique, et qui voudrait bien quitter la maison sans en être capable. Comme lui. Le film en devient une métaphore du cinéma lui-même, fondé sur l’illusion du mouvement par le processus physiologique de la persistance rétinienne, qui n’a aujourd’hui plus lieu d’être avec l’arrivée du numérique. Là aussi, le passage d’un temps à un autre, d’une époque à une autre, avec le regret d’en voir disparaître les fondamentaux, comme l'on peut regretter quitter une maison aimée.

Très ambitieux dans son propos et sa forme, mais aussi ludique, "A Ghost Story" est un film labyrinthe et gigogne où s’imbriquent un parcours à la fois narratif, émotionnel, et philosophique. S’il fait appel aux fantômes pour s’ouvrir à une réflexion sur le cinéma, c’est que l’on a souvent identifié les acteurs à l’écran à des spectres (car souvent décédés, et silhouettes immatérielles, de lumière), alors que l’on ne cesse de répéter que le cinéma est mort depuis sa naissance. Mais aussi sujet à une éternelle réincarnation.       
"A Ghost Story" : l'affiche

"A Ghost Story" : l'affiche

© Universal Pictures International France

LA FICHE

Genre : Fantastique
Réalisateur : David Lowery 
Pays : Etats-Unis
Acteurs :  Casey Affleck, Rooney Mara, McColm Cephas Jr., kenneisha Thompson, Liz Franke
Durée : ​1h32
Sortie : 13 décembre 2017

Synopsis : Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d'un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu'ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n'a plus d'emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu'il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l'existence et à son incommensurabilité.