Oscars 2018 : 4 statuettes pour "La Forme de l'eau" de Guillermo del Toro

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox
Mis à jour le 05/03/2018 à 11H43, publié le 05/03/2018 à 07H34
Guillermo del Toro remporte l'Oscar du meilleur réalisateur

Guillermo del Toro remporte l'Oscar du meilleur réalisateur

© Frederic J.Brown

"La Forme de l'eau", romance fantastique du Mexicain Guillermo del Toro, a triomphé dimanche aux Oscars à l'issue d'une soirée dont il était le favori. La cérémonie marquée par de vibrants appels contre les discriminations sexuelles et raciales a également récompensé Frances McDormand, meilleure comédienne dans "3Billboards" et Gary Oldman, meilleur comédien dans "Les heures sombres".

Mi-film de science-fiction, mi-romance entre deux anti-héros, avec beaucoup d'effets comiques et un hommage aux comédies musicales de l'âge d'or hollywoodien, "La Forme de l'eau" a conquis l'Académie des arts et science du cinéma, qui remet ces prix prestigieux, malgré son sujet iconoclaste.

4 oscars pour "La Forme de l'eau"

Guillermo del Toro a connu une soirée pleine. Au total, le film repart avec quatre statuettes Oscar du meilleur film, Oscar du meilleur réalisateur, Oscar de la bande originale, pour Alexandre Desplat, Oscar des meilleurs décors, pour Jeffrey A. Melvin.
Situé dans les années 60, il raconte l'histoire d'une femme de ménage muette, Elisa (Sally Hawkins) dans un laboratoire secret, qui tombe amoureuse d'une créature reptilienne prisonnière du gouvernement et décide de la libérer. Il a déjà valu à Guillermo del Toro le Lion d'Or à Venise, le Golden Globe du meilleur réalisateur, les prix du Syndicat des réalisateurs d'Hollywood, des producteurs d'Hollywood (PGA), entre autres. Il partait fort de 13 nominations dimanche dont la musique du compositeur français Alexandre Desplat, également primé. Enfin, ses décors ont été récompensés.
"Quand j'étais enfant au Mexique, j'étais un grand admirateur de films étrangers, comme "E.T", et il y a quelques semaines, Steven Spielberg a dit: "Si vous vous retrouvez ici, si vous vous retrouvez sur scène, souvenez-vous que vous faites partie de cet héritage, que vous faites partie d'un monde de réalisateurs, et soyez-en fier. J'en suis très, très fier", a-t-il déclaré en recevant ça statuette sur la scène du Dolby Theatre, où se passait la cérémonie haute en glamour.

Le film qui explore les thèmes de la différence, de l'amour inattendu, de l'oppression gouvernementale et de la désobéissance civile est aussi riche de seconds rôles forts comme celui de Richard Jenkins, ami gay fantasque d'Elisa, ou de sa camarade de travail loyale et pince-sans-rire Octavia Spencer, qui tous deux l'aident faire évader le monstre amphibien.

"Nous vivons une époque où on vous rabâche qu'il faut avoir peur de l'autre, que l'autre est votre ennemi, que c'est la cause de vos problèmes. Au contraire, l'autre est la solution à vos problèmes, l'autre est ce qu'il reste, il montre le chemin". Le film dit "prend l'autre dans tes bras" a déclaré le réalisateur.

"Son premier film d'adulte"

Le film qui revisite aussi d'une certaine façon le thème de "La belle et la bête" sort à un moment où les stars d'Hollywood s'expriment de plus en plus aux cérémonies de prix sur des sujets comme l'immigration, la politique étrangère, les violences sexuelles, etc. Ces cérémonies suivies par des millions de téléspectateurs sont pour lui "le moment de parler de ce que nous pouvons faire mieux". Guillermo del Toro a appelé ce film acclamé par la critique "son premier film d'adulte".

Malgré son auteur-réalisateur blanc - bien qu'hispanique - le film porte les couleurs de la diversité avec une co-scénariste femme, Vanessa Taylor, une interprète principale féminine, des personnages noir et homosexuels - sans oublier la créature étrang(ère). "C'est son oeuvre maîtresse jusqu'à présent" car "il manquait jusqu'alors un trait de caractère de Guillermo dans ses films, l'humour", a estimé Leonardo García-Tsao, critique de cinéma et vieil ami du cinéaste, lors d'un entretien à l'AFP.

"Baume pour l'âme"

Ces dernières années, Guillermo del Toro s'est aussi fait remarquer pour une série télévisée d'horreur acclamée, "The Strain", sur un virus qui transforme ceux qu'il touche en zombies. 
Ses précédents longs-métrages "Le labyrinthe de Pan" et "L'échine du diable" étaient plus sombres, explorant la perte et la nostalgie. Même si le thème qui traverse toute sa filmographie est là: l'opposition entre les créatures et les monstres, les premières filmées avec empathie, les seconds sont les êtres humains. "Ca fait 25 ans que je fabrique ces petits récits étranges, ces fables ont sauvé ma vie", a raconté Guillermo Del Toro début janvier en recevant un Golden Globe.  

Le cinéaste a raconté que le plus beau compliment qu'il ait entendu sur le film, "c'est qu'il a soigné quelqu'un émotionnellement, ou a donné à quelqu'un un baume pour l'âme".

Meilleure actrice Frances McDormand dans "3Billboards"

Autre grand gagnant, "3 Billboards, Les panneaux de la vengeance", est reparti avec les statuettes de meilleur second rôle masculin pour Sam Rockwell et meilleure actrice Frances McDormand, qui interprète une mère en colère face à l'enquête non élucidée sur le meurtre de sa fille. 
Lors d'un des moments les plus forts de la nuit, Frances McDormand a appelé toutes les artistes féminines dans la salle, actrices, compositrices, productrices, scénaristes, réalisatrices, à se lever. 

"Le cinéma doit montrer l'exemple"

"Nous avons des histoires à raconter et des projets qui ont besoin de financement", a insisté la comédienne de 60 ans, oscarisée pour la seconde fois. Dans son discours introductif, le présentateur Jimmy Kimmel a ironisé sur la statue de l'Oscar, "qui garde ses mains là où on peut les voir, il ne dit rien d'insultant et n'a pas de pénis, (...), on a besoin de plus d'hommes comme ça" à Hollywood. Il a ajouté que le cinéma doit "montrer l'exemple" en matière de harcèlement et d'égalité entre hommes et femmes au travail.

Ces Oscars étaient les premiers depuis les révélations sur Harvey Weinstein, le producteur déchu accusé d'avoir harcelé ou agressé sexuellement une centaine de femmes dont des stars comme Gwyneth Paltrow et Salma Hayek. Aux côtés d'Ashley Judd, l'une des premières à avoir parlé publiquement contre Weinstein, et d'Annabella Sciorra qui accuse le producteur de l'avoir brutalement violée, Salma Hayek a présenté une vidéo contre les discriminations à l'encontre des femmes, des minorités sexuelles et ethniques. "Nos voix se sont finalement élevées et jointes dans un choeur puissant pour dire 'c'est terminé'", a déclaré Judd, émue.

La cérémonie a été marquée de messages contre la politique anti-immigration du président américain Donald Trump. "Nous devons continuer à effacer les murs plutôt qu'à les rendre plus profonds", a ainsi enjoint Guillermo del Toro. Jimmy Kimmel a évoqué la "superbe Lupita Nyong'o. Elle est née au Mexique et a été élevée au Kenya. Et voilà l'avalanche de tweets qui va commencer depuis les toilettes présidentielles". La comédienne a quant à elle déclaré sur scène, allusion aux jeunes sans-papiers surnommés les "dreamers": "les rêves sont la fondation d'Hollywood et de l'Amérique".

Gary Oldman meilleur comédien dans "Les heures sombres" 

Chez les comédiens, Allison Janney a reçu le prix du meilleur second rôle féminin pour avoir joué la mère abusive de la patineuse Tonya Harding dans "Moi, Tonya", et l'anglais Gary Oldman celui du meilleur acteur pour son interprétation fiévreuse de Winston Churchill dans "Les heures sombres".
Côté diversité, le palmarès a récompensé un cinéaste noir, Jordan Peele, pour le scénario de son film d'horreur "Get Out", qui critique le racisme bien-pensant. Il a remercié sa mère "qui m'a appris à aimer même face à la haine". L'Oscar du meilleur film en langue étrangère est allé au chilien "Une femme fantastique" de Sebastian Lelio, porté par une actrice transgenre, Daniela Vega. 

"Coco" meilleur film d'animation 

Belle soirée pour le Mexique: "Coco" de Pixar, un hommage à la Fête des morts, a remporté les Oscars du meilleur film d'animation et de la meilleure chanson. C'est la 6ème victoire d'affilée pour le groupe Disney.

Déception pour Agnès Varda 

Déception pour la légendaire Agnès Varda, 89 ans: son "Visages, Villages" coréalisé avec JR n'a pas reçu le prix du meilleur documentaire, revenu à "Icarus". Le mythique auteur-réalisateur James Ivory a quant à lui, à 89 printemps également, décroché sa première statuette pour le scénario de "Call me by your name".

Soulagement pour Jimmy Kimmel et les huissiers : la cérémonie s'est déroulée sans anicroches après le fiasco de l'an dernier, quand le mauvais gagnant de l'Oscar du meilleur film ("La la land" au lieu de "Moonlight") avait été annoncé. L'erreur avait été causée par un employé distrait du cabinet d'audit Pricewaterhousecoopers qui avait remis la mauvaise enveloppe au mythique duo Warren Beatty et Faye Dunaway. Ils étaient de retour pour la même mission dimanche, cette fois accomplie sans encombre.